r e v i e w s

Lorena Zilleruelo

par Eline Grignard

Espace croisé, Roubaix du 19 octobre au 20 décembre 2013.

Cet automne, Lorena Zilleruelo investit l’Espace Croisé à Roubaix en articulant plusieurs installations vidéo, déployées dans un espace qui favorise les échos mutuels et la mitoyenneté. L’exposition engage le potentiel réticulaire de ses différents projets pour en faire émerger autant de points de fuite et de convergences : le rythme du corps et l’expression de soi qui inventent une nouvelle formule du « lyrisme activiste », la relation qu’entretient le corps avec l’environnement extérieur, le format de l’entretien comme terrain expérimental, la syncope des temporalités et les couches sédimentaires de la mémoire individuelle et collective. Focalisée sur deux travaux récents et coproduits par le centre d’art, Notre tempo (2013) et Ici c’est ailleurs (2008), elle propose aussi, en regard, d’autres projets antérieurs : Pasos (2011), Elan et Elégie (2009) produit par Le Fresnoy et Mémoire/Réponse (2005). L’artiste d’origine chilienne, diplômée des Beaux-Arts de Cergy et du Fresnoy, s’intéresse aux résidus de la mémoire et à son processus de décantation, à la migration comme élan poétique et politique. Le travail de la parole révèle la gamme des expressions du visage, visible autant que lisible, comme une invitation à lire entre les traits, entre les lignes. Les tensions entre ici et ailleurs trouvent à l’image un lieu d’élection, ce « domaine du sensible » est un terrain fertile où les histoires vécues sont en gestation. Quelque chose comme une maïeutique.

Quelques pas de danse, les doigts qui claquent en rythme. Le tempo, c’est d’abord celui qui ajuste une chorégraphie du corps en exercice avec les mouvements de la parole, entre flux et reflux. À la fois lacunaire – ce sont des bribes de mots, des expressions qui doutent de leur sens et qui ont la poésie de l’inachevé – et lancinante, la parole circule et s’épuise dans l’acte de performance. Pour Notre Tempo (2013), Lorena Zilleruelo est allée à la rencontre d’une famille roumaine dans un campement implanté à Roubaix, dans le Nord de la France. Avec la collaboration de Marie-Hélène Jounwaz, professeur dans la classe d’accueil des « primo-arrivants », l’artiste a mené un travail d’immersion pendant un an, soumis aux aléas qui constituent leur mode de vie. À l’heure bleue, dans l’indécision du jour et de la nuit, Tabita, Geanino et Denis se racontent en micro-récits et histoires singulières : Porte (cassée), École (présent), Palettes (église), Peurer (verbe), Toujours (partir), Vélo (A à Z).
Ces expressions, qui semblent condenser dans la juxtaposition des termes des orientations contrariées, hésitent souvent entre le récit narratif, l’autobiographie à la voix « je » et la poésie au pouvoir ciselant. Murmures, sonorités, silences, éclats du verbe : les mots, ces « objeux » que Ponge affectionne, acquièrent une consonance matérielle et rivalisent avec le langage du corps, dissolu par le mouvement de la danse. En déjouant le dispositif du portrait filmé et de l’entretien, Lorena Zilleruelo déconstruit le lien qui unit le corps à la parole, chaque instance se fait indépendante ; elles rivalisent et se confondent parfois : la voix off, comme en apesanteur, infuse l’image progressivement dans la durée ; les visages cessent d’être muets pour devenir ventriloques.

Ici c’est ailleurs (2008) est une forme d’oxymore géographique, formulation qui dit tout de la relation conflictuelle qu’entretiennent avec leur pays natal les jeunes issus de l’immigration, scolarisés au collège Albert Samain à Roubaix. Le dispositif déambulatoire, qui évoque la question du défilement des images, travaille en empathie formelle avec le trajet de l’exilé : les jeunes arpentent un lieu abstrait, plongé dans l’obscurité, où seules des photographies de leur intimité (objets, lieux et situations empreintes d’affection qu’ils ont eux-mêmes photographiés) ponctuent l’espace comme une invitation, une fenêtre ouverte sur un lointain. Ces images fixes, empreintes visuelles et traces mnésiques, se font le véhicule des contractions temporelles (présent / passé) et des migrations géo-poétiques (ici / ailleurs) par le travail du mouvement, celui du corps en marche et celui de la caméra qui en épouse les contours. Lorena Zilleruelo met en scène ces récits de vies comme autant de trajectoires personnelles qui trament l’Histoire et, à rebours, dévoilent des horizons d’attente divergents. Donner la parole, rendre l’appareil pour évoquer un souvenir, exprimer une émotion, décrire un parfum ou une texture ; c’est dans l’échange, le don et la dépense que se résorbe, à l’image, la dislocation du lien social.


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