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Like an Attali Report à la Kadist

par Patrice Joly

Like an Attali report / Kadist Fondation

Nichée au beau milieu d’un territoire montmartrois surboboïsé, la Kadist fondation égrène depuis 2 ans déjà des projets ambitieux qui la situent en bonne place d’un itinéraire incontournable des lieux parisiens. A l’instar de la galerie Castillo Corales à Belleville, mais dans une veine peut être moins expérimentale, la Kadist affiche sa volonté de devenir une plateforme internationale en invitant artistes, curateurs et critiques de tous horizons. Certes ce n’est pas le seul lieu parisien à effectuer un tel travail de repérage mais ce qui est notable ici, c’est que ce travail se fait sans ostentation, avec une décomplexion doublée d’une véritable maitrise qui s’affirme d’expo en expo. La Kadist a de multiples projets satellites en cours comme la mise en place d’une résidence à San Francisco – le premier à partir est Aurélien Froment – qui s’inscrit dans une perspective de suivi de la carrière de l’artiste, avec achat de pièce, production d’une exposition et la cerise sur le gâteau d’une résidence en Californie. Pour en revenir à cette exposition à l’improbable titre Like an Attali report but different, son jeune commissaire roumain, Cosmin Costimas, est lui aussi passé par la résidence parisienne, recruté selon des modalités qui allient le buzz au hasard des rencontres. Comme le relate le communiqué de presse, ce rapport rédigé par un ancien conseiller de l’ère Miterrand, chantre de la gauche « moderne » et commandé par notre actuel président de la république est assez exceptionnel dans la mesure où il prétend amener une nouvelle vision de gouvernement et servir de modèle à une gouvernance franchement néo libérale tout en utilisant un vocabulaire et des expressions typiquement issue de cette gauche d’antan… Cette exposition n’est pourtant pas le moins du monde une exposition « engagée » dans le sens d’une exposition visant à dénoncer des pratiques abusives ou des comportements douteux, c’est plus une exposition qui tente d’expliciter ce qui anime les acteurs politiques et comment se constituent des déterminations populaires qui reposent le plus souvent sur des éléments d’ordre sinon complètement fictionnels, du moins largement « construits » :  à ce propos ce n’est pas non plus à une déconstruction « simple » du projet politique auquel nous sommes conviés mais plus à un ensemble de propositions qui questionnent plus ou moins directement sa formation et sa mythologie, avec par moment une réelle charge empathique.
Derrière le coté délibérément ironique qui plane sur l’ensemble de l’exposition – à commencer par son titre – se déploie une attention aigüe envers des postures et des situations passées ou enfouies qui reviennent régulièrement hanter un présent riche de bouleversements : à ce titre la forte présence des œuvres d’artistes issus d’anciens satellites de la Russie soviétique n’est pas étrangère à cette propension à fouiller un territoire mythique fortement sédimenté et dont l’écheveau des multiples récits vient perturber une lecture simpliste des derniers rebondissements historiques.
Le rapport Attali est donc plus de l’ordre d’une archéologie du futur, qui fouille le présent et le passé très proche pour essayer de décrypter les signes avants coureurs des formes futures de notre société : peut-être pour ne pas répéter les erreurs du passé et ne pas être dupe des stratégies de séduction de nos futurs dirigeants. Trois œuvres sont emblématiques de cette position : l’extraordinaire vidéo de Yaël Bartana, faisant « jouer » son propre rôle à un jeune dirigeant polonais de gauche haranguant une foule absente qu’il ne cesse de prendre à témoin devant des gradins vides, allégorie du peuple introuvable et de l’impossibilité de convoquer une mémoire défaillante où se télescopent culpabilité nationale et absence de reconstruction symbolique, dérision de la puissance politique et narcissisme des « élus » en herbe… Face à cette flamboyante performance d’acteur, le film de Narkevicius déploie la pesanteur de ses cieux chargés de nostalgie : là encore il est question du fourvoiement de l’idéal marxiste dont les présupposés n’ont cessé de s’abîmer dans les fleuves de larmes de l’apocalypse soviétique. Tournée dans une ancienne prison du KGB, dont l’architecture moderniste souligne le paradoxe de l’utopie communiste, la reprise de l’opus Tarkovskien par l’acteur originel réinterprétant son propre rôle est doublement chargé du sentiment de faillite historique. Enfin, une dernière œuvre explore les conséquences dramatiques des errements et des dérives de dirigeants livrés à leur délire nationaliste. Mona Vatamanu et Florin Tudor procèdent à l’arpentage d’un terrain qui cristallise de nombreuses tensions : là où s’élevait autrefois un monastère rasé par Ceaucescu se disputent aujourd’hui les partisans et les opposants à sa reconstruction. Derrière la surenchère verbale sur le bien fondé d’un tel projet on retrouve la concurrence des discours d’authenticité qui fait revivre une époque a priori révolue, celle de la captation de récits historiques à des fins privées. Bien que s’en défende ardemment le curateur, Like an Attali report témoigne de turbulences pas si lointaines dont les ondes de chocs amorties nous parviennent comme les échos assourdis de rumeurs persistantes.

Yael Bartana, Mary Kosmary, 2007, video, courtesy Annet Gelink Gallery.


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