r e v i e w s

Le Cartel / New Orders

par Luc Jean d'heur

Programmation 2013 du Cartel. Friche la Belle de Mai, Marseille, du 6 juillet 2013 au 2 février 2014

Le Cartel [1] est, depuis 2009, un consortium de six structures associatives productrices d’art contemporain résidant sur le site de la Friche la Belle de Mai à Marseille : Astérides, Art-O-Rama, le Dernier Cri, Documents d’artistes, Sextant et plus, Triangle France. Suivant le vieil adage « l’union fait la force », il acte une formalisation des collaborations qui se pratiquaient auparavant, développe une puissance de représentation au sein de la Friche [2], et permet une mutualisation des ressources pour évoluer tout en palliant l’insuffisance de financement des institutions publiques locales. Cette fédération crée une synergie entre ses membres qui développent leurs activités au sein du Cartel, se fédèrent autour de projets collectifs, proposent à tous leurs usagers [3] un maximum de compétences tout en cultivant l’autonomie spécifique de chacun [4]. Le Cartel et ses associations s’inscrivent dans l’histoire du site [5] — une ancienne manufacture des tabacs de l’un des quartiers pauvres de la cité, requalifiée en 1992 en un lieu de création et de diffusion artistique transdisciplinaire (arts visuels, audiovisuel, théâtre, danse, musique, édition…) ouvert à tous les publics. La mutation décisive de la Friche s’est accélérée à l’aube de 2013 dans un vaste chantier pour bâtir l’épicentre culturel de la métropole marseillaise. Elle offre au Cartel de nouveaux espaces et ateliers et la charge de cogérer la Tour et l’emblématique Panorama, espace d’exposition d’art contemporain exceptionnel, mais surtout, de lui donner une âme.

New Orders inaugure cet investissement dans l’année de Capitale Européenne de la Culture et dans son après. Ce programme commun n’additionne pas simplement les actions sur 2013, il met en œuvre la complémentarité de tous autour d’une même ligne éditoriale : une invitation à la Friche faite à l’Atelier Van Lieshout. New Orders fait corps et prend position à travers et au-delà des préoccupations artistiques de son hôte pour envisager l’art au service de la possibilité d’autres mondes, d’une culture qui outrepasse et réinvente les règles des formes et des genres.

Sextant et plus produit The Butcher, l’exposition en trois parties de l’Atelier Van Lieshout. Un « musée » Slave City (2005-2008) déploie les extraits d’une dystopie organique, entre pornographie du fonctionnalisme et dévoration anthropophagique de la société de consommation, où la matière première exploitée est l’humain. D’un autre côté, Blast Furnace (2013) , au Panorama, est une sculpture haut fourneau à échelle humaine actionnée par un système mécanique simple et la force musculaire. Tirée de la nouvelle Gesamtkunstwerk (œuvre d’art total) d’AVL : The New Tribal Labyrinth, elle figure une petite unité industrielle d’habitation, symbiose locative terrible entre la machine de production et sa main d’œuvre. En dernier lieu, The Butcher, extrait inédit de cette même saga, est un banquet-performance spectaculaire orchestré mi-septembre sur le toit de la Friche [6] qui incorpore un boucher dans l’équipe AVL. Ce repas, rituel sacrificiel et fête mondaine, offre à cinq cents participants le partage intégral de deux vaches dans une cuisine conçue en autarcie.

Liz Magor. Tweed (neck), 2008. Gypse polymérisé, bouteille, alcool / Polymerized gypsum, bottle, alcohol. 41 × 42 × 14 cm. Courtesy Catriona Jeffries, Vancouver.

Liz Magor. Tweed (neck), 2008. Gypse polymérisé, bouteille, alcool / Polymerized gypsum, bottle, alcohol. 41 × 42 × 14 cm. Courtesy Catriona Jeffries, Vancouver.

De son côté, additionaldocument.org, éditée par Documents d’artistes sur une interface graphique produite spécifiquement par AVL, est une revue web de création et de réflexion qui propose sa relecture d’une idée chère à AVL : l’utopie. Elle réunit œuvres d’artistes, méditations théoriques, fictions, vidéos et liens actifs questionnant l’utopie aujourd’hui, ce qui l’a entraînée hors de l’histoire, ou ce qui l’envisage comme dimension cachée d’une idée de société capable de proposer des systèmes alternatifs.
En contrepoint de « l’explosion des matières » d’AVL, le curateur Mehdi Brit, invité par Astérides, avance une explosion des formes de la performance. Programme de quinze artistes d’une jeune scène contemporaine, « Empreintes et passages à l’acte » est une exposition en deux temps : accrochage d’archives vivantes et réactivation en live dans « l’agora d’un temple » central et ouvert d’une performance déjà produite.

Pour sa part, Art-O-Rama intègre Excrementorium, « salon » dans le salon, une sculpture « fonctionnelle » cynique autant que provocante d’AVL produite pour New Orders. Ce cercle d’une dizaine de toilettes van lieshoutesques accueillera débats et discussions. La foire accueille également les productions nées de la rencontre entre l’Atelier Van Lieshout et les éditions du Dernier Cri, qui ont tous deux en commun un goût singulier pour le « mauvais » esprit. On les retrouve, ainsi que celles de six autres artistes de leur catalogue dans Seven Prints !, un corpus de sérigraphies qui brocardent le rapport artiste / marché de l’art.

Pour compléter le programme, à partir d’octobre, Triangle France et sa directrice Céline Kopp ont choisi de confronter à la physicalité directe d’AVL un univers sensible où il est question de vivre plutôt que fonctionner. « No Fear, No Shame, No Confusion » est une exposition collective construite autour d’un solo show de l’artiste canadienne Liz Magor concentré sur sa pratique de sculpture de ces vingt dernières années, mise en émulation avec des œuvres de Jean-Marie Appriou, Andréa Büttner et Laure Prouvost.

Le « nouvel ordre » est donc un ordre de marche et de mobilisation à envisager d’une manière évolutive, une intensité déterminante mise en œuvre par le Cartel dans le passage du potentiel au possible, sans jamais quitter du regard les artistes, les œuvres, les projets, le public, les acteurs culturels… C’est une aventure où l’ordre est avant tout une création.

  1. À lire entre toutes ses définitions : organisation de coopération horizontale entre entreprises indépendantes, défi et plaquette apposée à côté d’une œuvre exposée…
  2. La Friche est gérée depuis 2007 par une SCIC (Société Coopérative d’Intérêt Collectif) composée de toutes les structures et divers opérateurs qui y travaillent.
  3. Artistes, publics, acteurs culturels divers, institutions…
  4. Astérides : résidence d’artistes et de commissaires, production et diffusion de la jeune création ;
    ART-O-RAMA : salon international d’art contemporain qui, par son format réduit, fait le pari d’une forme particulière de collaboration marché / projet curatorial avec les galeries et autres acteurs de l’art invités ; le Dernier Cri : atelier-laboratoire d’édition « SUB-graphique » et sérigraphie, entre art contemporain, BD, graphisme et illustration ; Documents d’artistes : site de ressources en ligne de documentation et de diffusion du travail d’artistes de la région PACA ; Sextant et plus : développement de systèmes de production, diffusion, médiation d’art contemporain ; Triangle France : résidence d’artistes de la scène internationale émergente, production et diffusion. http://www.cartel-artcontemporain.fr
  5. Astérides s’y crée en 1992, Triangle France en 1995, Documents d’artistes en 1999. Le Dernier Cri s’y installe en 1993, Sextant et plus en 2001 et Art-O-Rama en 2009.
  6. Cette soirée clôture le cycle Cuisines en Friche, festival d’événements qui font dialoguer l’art et la cuisine.

Le Cartel / New Orders

Le Cartel’s 2013 Programme. Friche la Belle de Mai, Marseille, from 6 July 2013 to 2 février 2014

Since 2009, Le Cartel [1] has been a consortium of six associative organizations producing contemporary art, resident in the Friche la Belle de Mai site, Marseille: Astérides, Art-O-Rama, le Dernier Cri, Documents d’artistes, Sextant et plus, and Triangle France. Complying with the old adage about “strength in numbers”, it involves a formalization of the collaborative projects previously undertaken, develops a power of representation within the Friche [2], and permits a pooling of resources in order to move forward while making up for the inadequate funding from local public institutions. This federation creates a synergy between its members, who are developing their activities within Le Cartel, joining forces around collective projects, and offering all their users [3] a maximum range of skills while cultivating each one’s specific autonomy [4]. Le Cartel and its associations are part and parcel of the history of the site [5] — an old tobacco factory in one of the city’s poor neighbourhoods, redefined in 1992 as a place of cross-disciplinary artistic creation and distribution (visual arts, audiovisual, theatre, dance, music, publishing…) open to every kind of public.

The decisive changes to the Friche came thick and fast very early in 2013, in a huge building site set up to construct the cultural epicentre of the Marseille metropolis. It offers Le Cartel new venues and workshops, and the brief to co-manage the Tower and the emblematic Panorama, an outstanding contemporary exhibition space — but above all it gives the area a soul.

New Orders is inaugurating this investment both in the year of the European Capital of Culture, and in the years to come. This shared programme is not simply the sum of the programmes set up over 2013, it is also implementing the complementarity of one and all around one and the same area of activity: an invitation to the Friche made to the Atelier Van Lieshout [AVL]. New Orders blends in and takes a stance through and beyond the artistic concerns of its guests, to envisage art at the service of the possibility of other worlds, and a culture which exceeds and re-invents the rules of forms and genres.

Sextant et plus is producing The Butcher, the three-part Atelier Van Lieshout show. A “museum” called Slave City (2005-2008) develops extracts from an organic dystopia, somewhere between the pornography of functionalism and the devouring, man-eating greed of the consumer society, where the raw material exploited is human. On the other hand, Blast Furnace (2013), at the Panorama, is a human-scale blast furnace sculpture driven by a simple mechanical system and human strength. Taken from AVL’s new Gesamtkunstwerk (total artwork) The New Tribal Labyrinth, it features a small industrial dwelling unit, a fearsome rental symbiosis somewhere between the production machine and its work force. Lastly, The Butcher, a hitherto unexhibited extract from this same saga, is a spectacular performance banquet to be orchestrated in mid-September on the roof of the Friche [6], which incorporates a butcher in the AVL team. This repast—a sacrificial ritual and society party—offers 500 participants a chance to share two cows, cooked with autarkic equipment.

Atelier Van Lieshout. Blast Furnace, 2013. Friche la Belle de Mai, Marseille. Photo : JC Lett.

Atelier Van Lieshout. Blast Furnace, 2013. Friche la Belle de Mai, Marseille. Photo : JC Lett.

For its part, additionaldocument.org, published by Documents d’artistes on a graphic interface specifically produced by AVL, is a web magazine focusing on creation and reflection, which offers its re-reading of an idea dear to AVL: utopia. It brings together artists’ works, theoretical meditations, fictions, videos and active links questioning utopia today, what has pulled utopia outside history, and what envisages it as the hidden dimension of a societal idea capable of coming up with alternative systems.
As a counterpoint to AVL’s “explosion of matter”, the curator Mehdi Brit, invited by Astérides, is putting forward an explosion of performance forms. A programme for fifteen artists from a young contemporary scene, “Empreintes et passages à l’acte” (Imprints and Action) is an exhibition with two tempos: the hanging of living archives and live rekindling in the central and open “agora of a temple” of an already produced performance.
For its part, Art-O-Rama is presenting Excrementorium, a “salon” within the salon, a “functional” AVL sculpture that is as cynical as it is provocative, produced for New Orders. This circle of a dozen Van Lieshoutesque toilets will accommodate debates and discussions. The fair is also playing host to the productions coming about from the encounter between the Atelier Van Lieshout and the publisher Le Dernier Cri, who both share in common a particular liking for “bloody-mindedness”. We find them, as well as six other artists, in their catalogue in Seven Prints!, a set of silkscreen prints which take a gibe at the artist/art market relation.

To round off the programme, in October, Triangle France and its director Céline Kopp have elected to confront AVL’s direct physicality with a sensitive world where it is a matter of living rather than functioning. “No Fear, No Shame, No Confusion” is a group show constructed around a solo show by the Canadian artist Liz Magor, focusing on her sculptural praxis over the past twenty years, competing with the works of Jean-Marie Appriou, Andrea Büttner and Laure Prouvost.

The “new order” is thus a marching and mobilization order to see, in an evolving way, a decisive intensity applied by Le Cartel in the shift from the potential to the possible, without ever looking away from the artists, works, projects, audience, and cultural players… This is an adventure where order is above all a creation.

  1. To be interpreted among all its definitions as an organization of crosswise cooperation between independent endeavours, a challenge, and a brochure affixed beside an exhibited work…
  2. The Friche has been run since 2007 by a SCIC (Société Coopérative d’Intérêt Collectif) composed of all the structures and various operators working there.
  3. Artists, different kinds of public, various cultural players, institutions…
  4. Astérides : an artists’ and curators’ residency, production and distribution of young creative activity ;
    ART-O-RAMA : an international contemporary art salon/fair which, through its reduced format, wagers on a particular form of market/project collaboration with galleries and other invited people involved with art ; le Dernier Cri : a publishing laboratory-workshop involved with “SUB-graphics”and silkscreen production, somewhere between contemporary art, comic strips, graphic design and illustration ; Documents d’artistes : an online resource website documenting and distributing the work of artists in the PACA region; Sextant et plus : the development of production, distribution and mediation systems for contemporary art ; Triangle France : residency for artists in the emerging international scene, production and distribution. http://www.cartel-artcontemporain.fr
  5. Astérides was created in 1992, Triangle France in 1995, Documents d’artistes in 1999. Le Dernier Cri was established in 1993, Sextant et plus in 2001 and Art-O-Rama in 2009.
  6. This evening will wind up the Cuisines en Friche cycle, a festival of events where art dialogues with cooking.
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