r e v i e w s

Le bûcher des vanités

par Aude Launay

Tom Burr

Les natures mortes de Tom Burr se déploient toujours dans l’espace en figeant un individu dans l’instant de leur étendue. Ces portraits de personnalités qui nous ont quittés — on se souviendra de Truman Capote, Coco Chanel, Chick Austin ou Gertrude Stein évoqués par quelques vêtements et objets alanguis sur des balustres ou des panneaux de bois blanc — sont pourtant bien plus que de simples memento mori. Sur un mode appropriationniste, les sculptures du New-Yorkais pervertissent l’épure minimaliste par l’ajout d’objets du quotidien au doux parfum vintage. Livres ouverts, jaquettes punaisées, chaises renversées et boas de plumes blanches indolents s’entremêlent sur une rampe de bois brut qui serpente dans la grande salle de l’ancien collège de Jésuites rémois. À l’étage, Susan Blushing est saisissante de solennité. Sur un large socle reposent des couvertures de lit, quelques magazines et des pulls à col roulé très seventies dans un camaïeu de rouges et de roses à la tendre désuétude d’une jeune fille rougissante. La nonchalance impeccablement maîtrisée du display donne une charge émotionnelle certaine à l’ensemble ; l’illusion du hasard est parfaite. Plus qu’à des vanités, il nous semble être face à des gisants contemporains, allongés comme l’étaient les monarques en leurs tombeaux. La sculpture se fait sépulture tandis que le visage de Sontag nous fixe, impassible, depuis la couverture d’un Vanity Fair de 1983. Immortalisée par sa compagne Annie Leibovitz, elle a le regard grave de celle qui se sait regardée et tente de se voir elle-même pour se montrer exactement comme elle le souhaite.

 

Tom Burr, Silver Lining Leaning Lying, 2011. Vue de l’exposition de Tom Burr, Gravity Moves Me, au FRAC Champagne-Ardenne. Photo : Isabelle Giovacchini.

Silver Lining Leaning Lying est une pièce peut-être plus déstabilisante encore. Un grand caisson gris est adossé au mur, de petits miroirs carrés fixés sur son pourtour, tandis qu’en son centre, resté vide, passe un cable d’acier auquel est pendu par la manche un blouson gris qui aurait appartenu à l’artiste. Ici encore la gravité qui nimbe l’exposition — intitulée Gravity Moves Me — se pense à double sens : qu’elle soit pesanteur ou mélancolie, on ne saurait s’en défaire. La dimension biographique laisse place à l’autobiographie et, comme d’un être il est impossible de tout connaître, les miroirs ne se saisissent de notre image que de manière fragmentaire, reflétant deci delà un pied ou une jambe mais jamais l’intégralité de notre corps de passant. Les autres miroirs, trop hauts, ne laissent pas un visage s’imprimer à leur surface et préfèrent faire écho à l’architecture austère du Frac Champagne-Ardenne.

À ces sculptures qui se situent dans l’angle mort de notre perception, jouant sur notre affectivité autant que sur notre sens esthétique, répondent les très subtiles Black Wall Skirts réalisées in situ. Littéralement « mini-jupes pour murs », ce sont en réalité des bandes de tissu noir utilisées au théâtre pour dissimuler l’arrière des décors qui sont ici accrochées comme d’improbables petits rideaux au bas des murs. « Cachez ce white cube que je ne saurais voir » semblent-elles s’insurger, tentant modestement de masquer une partie de ce qui est maintenant devenu invisible à nos yeux : le blanc, la nudité des murs qui sont l’écrin de l’art. Disséminées dans toute l’exposition, Our Lady of the Corner, Our Lady Under the Stairs, Our Lady of the Window (soit Notre Dame du Coin, du Dessous des Escaliers, de la Fenêtre) évoquent tout autant la transvaluation des valeurs présente dans le premier roman de Jean Genet que la célèbre cathédrale, toute proche.

Acerbe critique de la virginale géométrie de l’espace portée aux nues par les modernistes, la série des Black Wall Skirts pointe avec une ironie persiflante l’artificialité dans laquelle s’inscrit encore aujourd’hui un art qui tend pourtant paradoxalement à être plus qu’un miroir, une continuité de la vie.

 

Tom Burr, Gravity Moves Me au Frac Champagne-Ardenne, Reims, du 4 février au 17 avril 2011.

 


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