r e v i e w s

Koenraad Dedobbeleer 

par Septembre Tiberghien

Kunststoff: Gallery of Material Culture

Wiels, Bruxelles, 22.09.2018 – 6.01.2019

Artiste belge né en 1975 à Halle, vivant et travaillant à Bruxelles, Koenraad Dedobbeleer se fait en quelque sorte le muséographe de sa propre pratique. Il réalise des sculptures qui se nourrissent de formes préexistantes, oscillant entre une architecture fonctionnaliste et une collection de vide-poches sur lesquels le regard se pose sans sourciller. Parfois, même souvent, des références à l’histoire de l’art viennent se greffer à cette poésie du quotidien. Alors, ce sont les objets eux-mêmes qui semblent murmurer au spectateur qu’il les emporte pour vivre une expérience extraordinaire, en dehors des murs blancs et aseptisés du musée.

L’exposition actuellement consacrée à l’artiste au Wiels a pour titre « Kunststoff: Gallery of Material Culture ». Avec le sens de l’humour et de l’auto-dérision qui le caractérise, Koenraad Dedobbeleer souligne l’ambiguïté d’une pratique artistique consistant à créer de nouveaux objets (d’art) dans un monde qui en est déjà saturé. Ce faisant, il met l’accent sur les dispositifs de monstration de ses œuvres, qu’il s’agisse de socles dont la forme épouse la fonction jusqu’à détrôner l’œuvre, de paravents qui occultent et révèlent tout à la fois des pans de l’exposition, ou encore de projections de diapositives faisant se juxtaposer des reproductions d’œuvres tout à fait semblables. Ces jeux de renversements visent à créer une zone d’indétermination questionnant les rôles de l’auteur et du spectateur dans le phénomène de désignation de l’œuvre d’art.

Le premier étage se présente comme une galerie d’art moderne où l’on circule à travers des bols remplis de vrais fruits, des pierres naturelles déposées à même le sol ou encore la statue d’un éphèbe grec montée sur un cintre en fer. À l’entrée, un panneau d’affichage nous avertit du potentiel allergène de certains éléments de l’exposition, en l’espèce de fruits à coques contenus dans la poche ventrale d’un énorme poncho couleur moutarde, suspendu au mur — au cas où un enfant affamé muni d’un casse-noisette viendrait piocher dans les réserves d’un écureuil géant. Pourquoi pas.

Koenraad Dedobbeleer, Faux Blonde, 2016. Acier peint au spray, vernis, boulons en inox, 343 x 226 x 305 cm. Courtesy Koenraad Dedobbeleer ; CLEARING, Brussels/New York.

La visite se poursuit dans une autre salle cachée par l’un des paravents — intitulé tolérance répressive — qui en obstrue délibérément l’entrée et derrière lequel on découvre un certain nombre de supports peints en vert qui sont comme autant de planches d’un atlas Mnémosyne consacré à la question de la valeur (monétaire) et de la signification de l’objet d’art dans notre civilisation occidentale outrageusement consumériste. Un ensemble de tuyauterie raccordé au système de chauffage du Wiels permet par ailleurs une digression autour de la dépense d’énergie vaine, tandis qu’on retrouve, au dernier étage, un vrai poêle à bois, alimenté par de vraies bûches, découpées et entreposées par de vrais gardiens de salle. Et pour les curieu·x·ses qui voudraient s’approcher trop près du poêle pour se réchauffer, gare aux brûlures du métal ! Toute une partie de la bibliothèque de l’artiste se trouve également en libre accès (seulement les doublons, on s’entend), avec un mobilier fabriqué spécialement par lui qui invite à la contemplation et à la lecture au coin du feu. Et, pour peu qu’on ait besoin d’un petit remontant, on peut même se servir un café. Pour parachever ce décor, les cloisons du mur arrière ont été percées pour faire entrer la lumière et donner accès à une vue sur l’extérieur du bâtiment et la ville. Si l’installation fait sourire, elle pose également la question du besoin de réintroduire de la convivialité et du confort au sein des expositions d’art contemporain qui en manquent cruellement.

À bien des égards, l’exposition de Koenraad Dedobbeleer prête le flan à la critique conspuant l’art pour l’art et le « délit d’initiés ». Mais l’artiste fait montre d’une telle bienveillance, mêlée d’espièglerie, envers le spectateur qu’on s’interdit de lui en vouloir complètement. En somme, il ne fait pas que tendre un piège (sous forme de miroir) au visiteur, il lui donne également matière à rêver : quelle(s) vie(s) mènent toutes ces sculptures la nuit, lorsque les lumières du centre d’art s’éteignent ? Cessent-elles d’être des œuvres pour redevenir de simples objets usuels ? Quoiqu’on en dise, la condition matérielle demeure une sorte de refoulé de l’inconscient collectif : plus on met l’accent sur le discours, l’intention ou le concept ayant présidé à la création de l’œuvre, plus on en oublie sa trajectoire effective — de l’atelier à l’espace d’exposition — les matériaux et les gestes qui l’ont composée dans le temps. It’s Only the Idea that Is Permitted to Generate Form rappelle ironiquement l’artiste dans le titre d’une de ses œuvres. Mais on n’échappe pas si facilement à la représentation ni au pouvoir de suggestion de l’imaginaire : une sphère cuivrée, recouverte de demi-sphères flottant en apesanteur dans l’air avec une cigarette à son bout ressemblera toujours à un cow-boy qui fume des Lucky Strike.                         

*L’exposition s’accompagne d’une publication monographique retraçant l’évolution de la pratique de Koenraad Dedobbeleer depuis 2006, à travers une introduction de Zoë Gray, curatrice au Wiels, un essai de l’historienne de l’art Patricia Falguières et une sélection d’expositions commentées de mémoire par des curateurs et artistes. Co-édition : Wiels, Koening Books, Kunst Museum Winterthur et Kunstverein Hannover (qui accueilleront également l’exposition en 2019).   

Image en une : Vue de l’exposition “Kunststoff – Gallery of Material Culture”, 2018. Photo : Tobias Hübel. © WIELS.

  • Partage : ,
  • Du même auteur :

articles liés

Oriol Vilanova

par Raphael Brunel

Kodomo No Kuni — Replay

par Vanessa Morisset

Plein jeu#2

par Patrice Joly