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Inside the white cube

Inside the white cube

Le Cube blanc, Veduta à Décines, Collection du mac Lyon du 6 oct. au 13 nov. , 11e Biennale de Lyon.

Tandis que la H box d’Hermes sillonne les continents depuis déjà quelques années, portant la bonne parole artistique dans des territoires pourtant déjà bien balisés, s’est posé entre les immeubles du quartier Sablons à Décines, en banlieue lyonnaise, un cube blanc aux allures d’objet tombé du ciel. Ses quelque trente-six mètres carrés abritent un musée temporaire qui, outre la particularité d’être un white cube intérieurement comme extérieurement, innove surtout par la volonté qui y a présidé : la rencontre entre professionnels et amateurs. C’est sensiblement la définition d’un musée tout à fait classique, m’objecterez-vous, sauf qu’ici, la rencontre ne se fait pas sur les lieux de l’exposition, une fois qu’il n’y a plus qu’à entrer regarder, mais bien en amont, des mois avant l’exposition. Fin février, des annonces de recherche de bénévoles avaient fleuri dans le quartier de Décines, au centre social La Berthaudière et au pôle emploi notamment. Très vite, un petit groupe d’une quinzaine de personnes se forme et se retrouve régulièrement pour être initié au monde de l’art. Pris en charge par la biennale, il rencontre l’équipe du musée d’art contemporain, se fait une idée de la collection en consultant les catalogues puis c’est le grand saut : le commissariat. Le choix des œuvres n’est pas sans faire débat mais au fil du temps, une harmonie se crée, une thématique se dégage : le temps, justement.

Collection du Mac Lyon au Cube Blanc, Décines. Vernissage de l’exposition. Photo : Stéphane Rambaud

L’exposition réunit des pointures, uniquement : Armleder, Graham, Jean-Pierre Bertrand, Sugimoto et Weiner se répondent de proche en proche dans l’espace quelque peu confiné du cube. Est-ce à dire que les chefs-d’œuvre, comme le bon sens, sont la chose du monde la mieux partagée ? Formés pendant quatre heures à la médiation, les habitants se relaient selon leurs disponibilités pour faire partager leur enthousiasme aux visiteurs, qui sont pour la plupart leurs voisins. Le petit musée voit défiler entre vingt et quarante-cinq visiteurs par jour, mieux que certains FRAC et centres d’art, comme le souligne l’une des médiatrices.

Depuis 2007, Veduta (du nom de la fenêtre chère aux peintres Renaissance qui ouvre le tableau, et donc métaphoriquement l’art, sur le monde)cherche la sortie du white cube, ce « lieu commun »1 de l ‘art contemporain, pour donner la primauté à l’in situ, à l’événement. Cette extension de la Biennale de Lyon aux confins du territoire urbain dissémine la collection du mac dans des lieux aussi inattendus que théoriquement inappropriés (piscine, poste de police, etc.) jusqu’en 2011 où germe l’idée de ce musée mobile. Jouant sur les mots, Abdelkader Damani, directeur du projet Veduta, le baptise « le Cube blanc » et prend le parti de l’exportation et de la décontextualisation du contenu et du contenant comme un pari. Faisant sien le principe pragamatiste cher à Richard Shusterman de l’art comme expérience esthétique, il risque tant « l’exotisation »  que « l’esthétisation du quotidien »2 redoutées parYves Winkin en inscrivant ce projet dans celui d’une biennale, c’est-à-dire en invitant aussi les visiteurs plus familiers des expositions à se joindre aux habitants de Décines en un seul et même public. Pari réussi, cependant, puisque, loin de proposer une simple « aventure en banlieue » au public « classique » de la biennale, l’exotisation fonctionne parfaitement dans le sens contraire, qui est celui de « sortir la banalité de son cadre pour l’apercevoir »3. Considérer le white cube de l’extérieur, pouvoir tourner autour comme on le ferait avec une sculpture, est tout autant un expérience déstabilisante pour l’amateur d’art que l’exposition au pied de son immeuble l’est pour le résident des Sablons. En cela, le choix des habitants de présenter Triangle with Circular Inserts, Variation B (1991), un pavillon de Dan Graham dont les jeux de miroirs provoquent une participation du visiteur à l’œuvre, ne serait-ce qu’involontaire et interagissent avec le reste de l’accrochage, est particulièrement judicieux. L’instant présent s’y démultiplie de même que les points de vue dans une réflexion sur les notions d’intérieur / extérieur, de coprésence dans l’espace et de sculpture sociale. Et la visite au Cube blanc de rester l’une des expériences de visite commentée les plus surprenantes et les plus intéressantes que l’on ait pu faire, surtout quand l’on entend deux jeunes hommes du quartier qui n’avaient pas mis les pieds dans un musée depuis l’école s’exclamer que Lawrence Weiner, c’est drôlement bien !

 

1 Patricia Falguières, préface à White Cube, L’espace de la galerie et son idéologie, de Brian O’Doherty, JRP Ringier, 2008.

2 Yves Winkin, « Sortir des ambiguïtés du documentarisme », Le spectacle et le quotidien, catalogue de Veduta, biennale de Lyon 2009, les presses du réel, 2011, pp. 57-58.

3 Ibid.