r e v i e w s

Georgina Starr au Confort Moderne à Poitiers

par Antoine Marchand

The Voices of Georgina

I am a Record and I am the Medium, soit deux projets réunis au Confort Moderne en une seule exposition, pour ce qui est la première monographie en France de Georgina Starr, membre éminente des YBAs dans les années 1990. Après quelques années plus discrètes, elle nous revient donc aujourd’hui avec cette proposition pour le moins singulière. I am a Record, tout d’abord, est un ensemble de soixante-dix vinyles, pressages uniques dont l’artiste anglaise a également réalisé les pochettes en multipliant les techniques, du collage au dessin en passant par la peinture. Ils sont tous mis à la disposition du public sur simple demande, par l’intermédiaire d’un « salon d’écoute » intégré à l’exposition. Georgina Starr a commencé à capturer des sons dès l’âge de cinq ans. C’est en grande partie dans ce corpus qu’elle est allée piocher les différents extraits de cette discothèque atypique, constituée d’enregistrements très hétéroclites, qu’il s’agisse de

Georgina Starr. Vue de l’exposition au Confort Moderne. Photo Guillaume Chiron

Georgina Starr. Vue de l’exposition au Confort Moderne. Photo Guillaume Chiron

conversations familiales, de la complainte d’un amoureux éconduit sur fond de Black Sabbath, de sifflements ou encore de son Top 40 on Fire, sélection de 45 tours de son enfance joués simultanément. Au travers de ces multiples enregistrements se dessine en creux un portrait de l’artiste, à la fois intime et distancié. Contrairement aux outrances et provocations parfois rencontrées chez les YBAs, elle fait part d’une grande pudeur et évite ainsi tout voyeurisme.
Sensible à certaines formes de culture populaire et de folklore, tels les orgues de Barbarie ou la ventriloquie, elle s’est appropriée ces moyens d’expression vernaculaires pour en offrir une interprétation originale et personnelle. Le numéro de ventriloquie Sing with Junior a vu le jour durant une résidence à La Haye. Ressentant une profonde solitude et éprouvant le besoin de communiquer, elle s’est créé un Mini-Me, alter ego lui permettant d’engager la conversation. Quant à Draaiorgel de Noorderkroon (London, Paris, Venice, Oosterwolde), il s’agit d’un morceau de techno composé par un musicien local pour un orgue de Barbarie, se substituant aux airs traditionnels diffusés d’ordinaire sur ce type d’instrument. Comment ne pas citer également les nombreux vinyles marqués par le spiritisme ou la voyance. C’est notamment au contact de Ronaldo Wright qu’elle a développé un intérêt tout particulier pour ces sciences paranormales. Cet octogénaire, portraitiste de cinéma, modèle et illustrateur de revues gays dans les années 1950, était aussi spiritiste et sa rencontre avec Georgina Starr a beaucoup influencé cette dernière. L’un des derniers vinyles pressés, I am the Medium, est une suite de 250 sillons fermés de 1,8 secondes, qui sont autant d’extraits de séances mensuelles réalisées avec des médiums durant l’année 2008.
Ce vinyle fait d’ailleurs le lien avec la seconde partie de l’exposition, I am the Medium, consacrée à Theda Bara. Actrice du cinéma muet du début du XXe siècle et contemporaine de Charlie Chaplin et Mary Pickford, elle a tourné dans plus de quarante films entre 1915 et 1920, collectionnant les rôles excentriques de reine, princesse ou vampire. Seuls deux d’entre eux sont encore visibles aujourd’hui. À partir de synopsis, notes, critiques et autres photographies, l’artiste a donc reconstitué certains des décors pour réinterpréter des scènes des films disparus, montées ensuite en une seule vidéo d’une trentaine de minutes. À cela s’ajoute un second film où, comme possédée par l’esprit de Theda Bara, elle rejoue les multiples expressions et mimiques de l’actrice américaine en un long plan-séquence assez fascinant. Ils sont tous deux projetés dans un environnement rappelant la loge de la comédienne disparue, dont la lumière tamisée crée une atmosphère propice au recueillement, voire au spiritisme…
La profusion de références visuelles, sonores et ésotériques qui s’entrecroisent dans I am a Record and I am the Medium donne à l’ensemble une vitalité et une énergie rafraîchissantes. Alors qu’elle aurait facilement pu verser dans le pathos et l’emphase, Georgina Starr parvient au contraire à éviter cet écueil et offre un ensemble aussi maîtrisé que généreux, évidemment empreint d’autobiographie, mais qui parvient aisément à dépasser ce simple cadre pour toucher et questionner chacun d’entre nous.

Georgina Starr, I am the Record and I am the Medium
Confort Moderne, Poitiers
19 mars – 9 mai 2010


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