r e v i e w s

Geographies of Contamination

par Joana Neves

David Roberts Art Foundation, Londres, du 31 janvier au 29 mars 2014.

« Geographies of Contamination » réunit des artistes nés au début des années quatre-vingt, à l’exception de Michael E. Smith, de quelques petites années leur aîné. On y retrouve Olga Balema, Sam Lewitt, Rachel Rose, Marlie Mul, Magali Reus et quatre artistes nés en France : Neil Beloufa, Nicolas Deshayes, David Douard et Renaud Jerez. L’exposition résulte d’une collaboration entre Vincent Honoré, directeur de la DRAF, et les curateurs et critiques Laura McLean-Ferris et Alexander Scrimgeour.

Le titre suggérant une typologie de contaminations et un sous-texte écologique, nous ne sommes pas surpris, en pénétrant dans le lieu, de devoir enjamber des trous dans du (faux) goudron, pleins d’eau et de saletés. Marlie Mul recrée ainsi par métonymie une atmosphère urbaine extérieure quelconque, polluée, à laquelle font écho les sièges pliables vissés au mur de Magali Reus. Ceux-ci, avec leurs accessoires brisés, pourraient provenir d’un dépôt abandonné et à demi détruit. Ailleurs, sur le rebord d’une cheminée, se trouvent des sculptures-assemblages de Sam Lewitt composées de pièces de disques durs et de cartes porte-monnaie démagnétisées. Ce qui semble, au-dessus de nos têtes, être une citrouille signée Michael E. Smith, menace de flétrir avant la fin de l’exposition.

Cette dernière, fidèle à sa logique de contamination, file les propositions dans l’espace, notamment avec les sièges de Reus ou les délicieux moulages de figues en aluminium de Nicolas Deshayes accrochés à hauteur de sexe. L’atmosphère de catastrophe — passée, présente ou à venir — de la première salle se dilue et se redéfinit avec une pièce articulant l’organique et l’artificiel. Les sculptures de Renaud Jerez sont semi-anthropomorphes, faites de tubes enrobés de sparadrap affublés de baguettes de pain en guise de pieds et suspendues dans une mutation quelque peu solipsiste. Ce flux entropique est aussi manifesté par l’eau en circuit fermé dans les fontaines d’Olga Balema, assemblages d’objets trouvés animés par l’eau rédemptrice, si elle n’était pas pleine de rouille. Le langage est placé au même niveau que le matériau résiduel et mime des messages internautiques ou les discours non filtrés des vidéos Youtube, notamment dans la sculpture de David Douard. Les images, quant à elles, viennent d’ailleurs et semblent tronquées, hors-contexte, issues d’un langage de marketing rendu à la fois obsolète et sensuel comme chez Neil Beloufa et Renaud Jerez. Toutes les œuvres — à l’exception de la vidéo fascinante de Rachel Rose qui fait penser, par moments, à Laure Prouvost — semblent viser une désarticulation entre sujet et objet par une scission entre passé et avenir. Il y a en elles une nostalgie d’un temps vague qui n’a sans doute jamais existé : celui pendant lequel les objets trouvés étaient neufs, procurant du plaisir ou une utilité, un temps où les tubes, l’électricité, l’eau étaient dans un flux productif et efficace, mais il y a aussi, on dirait, une nostalgie d’un temps futur qui n’arrivera jamais et lors duquel la pleine connaissance adviendrait. La voix de la vidéo de Rachel Rose, Sitting, Feeding, Sleeping (2013), est plus concrète, disant que nous ne sommes toujours pas habitués à l’idée qu’il n’y a pas de motif linéaire d’évolution de la matière.

Cette temporalité suspendue est sans doute liée au fait que les trois commissaires embrassent la théorie selon laquelle l’époque post-internet [1] susciterait un retour au matériel. Ce retour n’impliquerait pas une séparation antérieure mais serait plutôt un retour à la matière informé par les prémices de l’univers digital avec sa redéfinition et sa propagation de la notion d’auteur, sa non-spatialité, son réseau de communautés anonymes. Pourquoi cet ensemble d’œuvres, avec un langage très urbain et quelque peu étouffant, représente-t-il ce retour au matériel ? Pourquoi ce rapport anxieux au temps, avec à la fois un « retour » et un « post- » ? L’exposition souffre peut être un peu de cette orientation théorique, trop vaste et prématurément taxée de « post- » quelque chose. Il reste que reprendre un discours qui ausculte son époque est une prémisse excitante qui se manifeste effectivement dans les œuvres par une dissémination et une désarticulation du langage traditionnel de la sculpture : on y repère plus de mots que de marbre, plus de résine et d’aluminium que de céramique. « Geographies of Contamination » suscite un dialogue entre des artistes remarquables (et pour beaucoup déjà très remarqués) malgré, parfois, une parenté formelle (une contamination ?) un peu trop proche.

  1. Terminologie proposée par l’artiste Marisa Olson en 2008 et dont les prémisses ont été développées depuis par plusieurs commissaires, notamment Susanne Pfeffer, directrice du Fridericianum à Kassel dans l’exposition « Speculations on Anonymous Materials », 29.9.2013 – 23.2.2014.

Cf. la review de cette exposition par Benoît Lamy de la Chapelle.

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