r e v i e w s

Gedi Sibony au Frac Champagne-Ardenne

par Aude Launay

Gedi Sibony
La couleur de l’envers

On pourrait presque parcourir l’exposition de Gedi Sibony sans s’en apercevoir. Nul éclairage artificiel ne trouble l’austérité cistercienne du Frac champenois, divers objets semblant sortis des réserves y sont entreposés, on croit être passé entre deux expositions. C’est que l’œuvre de Sibony aime à se fondre dans l’espace qui l’accueille: faisant sienne les matériaux trouvés sur place, elle les restitue bruts, discrètement agencés pour révéler leur identité. Il en est ainsi des cinq socles usagés regroupés au centre de la salle: la formation minimale qu’ils évoquent inévitablement à peine trahie par quelques traces de rouleau et deux petits trous non rebouchés qui en écaillent la peinture blanche. Revealing Itself with Suitable Attributes, (2007), porte bien son nom. Les socles ne supportent rien, mais ne se revendiquent pas pour autant autre chose que ce qu’ils sont, leur nature d’objet n’est pas transcendée, ils font simplement écho à un petit cadre doré qui ne présente rien et dont la marie-louise a été retirée. Le papier légèrement décoloré par le soleil, mais encore immaculé sur les bords, vanité délicate encadrant de toc le temps passé, nous éloigne encore de l’éventualité du ready-made par le seul retrait opéré par Sibony. Ici, des liens entre les objets ont été tissés patiemment par l’artiste, et, plus que de composition, il s’agit d’une respiration, d’un souffle qui maintient l’étrange harmonie émanant d’entre ces objets trouvés. Une réflexion de Proust perdue au beau milieu d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs nous revient alors: « une salle de musée (…) symbolise (…) par sa nudité et son dépouillement de toutes particularités, les espaces intérieurs où l’artiste s’est abstrait pour créer ». L’aridité du lieu d’exposition renforce en effet la tension générée par le display de ces pièces dont la délicatesse le dispute sans cesse à la rudesse. Fixée au mur juste au-dessus de la plinthe, une plaque de contreplaqué aux bords non peints et percée de trous de vis aux quatres coins dessine comme une répétition de la porte murée tout à côté d’elle. Cet ancien morceau de cimaise, dont on distingue mal s’il a une fonction dans l’espace avant de s’apercevoir que sa fonction est bien celle-ci, nous faire remarquer l’espace nu, tel qu’il pouvait être avant l’accrochage, a aussi un autre interlocuteur: une bande de moquette posée au mur de manière spartiate et dont le haut retombe mollement dévoilant la couleur de l’envers. Sous une matérialité marcescible et sans qualité, ces « œuvres devant lesquelles on ne sait pas où regarder »1 rendent hommage au génie de la condensation dans l’espace qu’était Matisse. Au fond de l’espace, de chaque côté d’un mur, deux pièces parlent encore du vide comme d’une présence nécessaire: I stay joined, (1991-2007), une vieille porte étroite sans serrure et à la peinture égratignée se dresse à un mètre du mur, bloquant net les sorties virtuelles qu’elle aurait pu faire naître, et Erios, (2007), une superposition de deux planches évidées de formes géométriques suggère que plus la matière s’absente, plus elle peut laisser le sens se développer et s’échapper par ses ouvertures. La plus discrète et peut-être la plus réussie des pièces de l’exposition est d’ailleurs l’obturation de l’une des hautes fenêtres par une double épaisseur de grilles perforées non identiques qui fonctionne comme un vitrail en grisaille, parfaite synthèse de Sibony sur son travail qu’il envisage plus sous l’angle du dessin que de la sculpture. C’est alors que le presque rien de son œuvre rejoint le presque tout du monde.

1 François Quintin, « Le chuchotement des renards », texte pour le catalogue de Gedi Sibony à paraître aux éditions JRP-Ringier.
Gedi Sibony, If surrounded by foxes, au Frac Champagne-Ardenne, Reims, du 7 mai au 15 juin.

Gedi Sibony, Erios, 2007,  photo Aurélien Mole.

Gedi Sibony, Erios, 2007, photo Aurélien Mole.


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