r e v i e w s

Friedrich Kunath, A Plan to Follow Summer Around the World

par Hélène Meisel

Centre d’art contemporain d’Ivry, le Crédac, du 17 janvier au 23 mars 2014.

Au premier plan d’une vidéo tournée en caméra cachée, Friedrich Kunath écoute docilement le speech d’un guide de musée vantant l’œuvre de Jeff Koons. D’abord coopératif, l’artiste se frappe ensuite le front avant de jeter rageusement sa veste au sol et de s’accroupir, prostré. Ce phénomène de bouderie subite se reproduira dans différents contextes, sans que jamais le reste du groupe n’essaie d’aider l’animal contrarié. Courte et volée, la séquence a tout du vidéo gag animalier ; d’autres plans de cette vidéo intitulée Going to Quauhnahuac (2003) montrent d’ailleurs l’isolement pathétique de Flocon de neige, célèbre gorille albinos du zoo de Barcelone. Dans plusieurs de ses films, Kunath multiplie ainsi les entreprises désespérées avec la sentimentalité et le défaitisme du clown triste : se vautrer dans la rue sans jamais se faire relever, monter des escalators à revers ou tendre une rose à des passants apathiques. Ponctuellement, des déclarations écrites apparaissent sur des livres ou des vêtements, formulant ces appels à l’aide comme le faisaient les cartons du cinéma muet : inscrite au dos du maillot d’un footballeur, la plainte « This is not the life I ordered » (« ce n’est pas la vie que j’avais commandée ») augure ainsi d’un existentialisme impromptu, tragi-comique.

Friedrich Kunath, vue de l’exposition A Plan to Follow Summer Around the World, Centre d’art contemporain d’Ivry – le Crédac, 2014. Photo : André Morin / le Crédac. Courtesy de l’artiste et Blum & Poe, Los Angeles ; BQ, Berlin ; Andrea Rosen Gallery, New York ; White Cube, Londres.

Friedrich Kunath, vue de l’exposition A Plan to Follow Summer Around the World, Centre d’art contemporain d’Ivry – le Crédac, 2014. Photo : André Morin / le Crédac. Courtesy de l’artiste et Blum & Poe, Los Angeles ; BQ, Berlin ; Andrea Rosen Gallery, New York ; White Cube, Londres.

Parmi les peintures, photographies et objets montrés au Crédac pour sa première exposition française, Friedrich Kunath a glissé cinq films révélateurs de l’humeur nevermore qui l’habite : cet esprit mélancolique du « jamais plus » qui regrette qu’aient disparu entre les hommes des sentiments de fraternité et d’empathie supposés originels. La vidéo If I was a tree among the trees (« Si j’étais arbre parmi les arbres ») tire son titre d’un poème de Camus, Le mythe de Sisyphe. Un individu déguisé en bonhomme de neige y dévale des coteaux arides, une valise à la main. Proche des figures de parades Disney, cette mascotte sur le départ pourrait incarner le winter blues qui nous touche à l’approche de l’hiver. « Un plan pour suivre l’été autour du monde » dit bien le titre de l’exposition : suivre le soleil pour esquiver le déterminisme climatique et ses troubles affectifs saisonniers. Le voyage comme remède à la dépression ? Pas si sûr, puisqu’un flacon d’antidépresseurs a été glissé dans l’une des valises empilées au Crédac. Effectivement, « à quoi bon bouger, quand on peut voyager si magnifiquement sur une chaise » se persuadait le héros d’À rebours (1884), roman d’Huysmans que cite fréquemment Kunath. La désillusion désamorce ainsi l’espoir du voyage qui nourrit à son tour la régression casanière. Dans la vidéo About Soufflé (2004), l’artiste parcourt chaque plan fixe de droite à gauche, faisant mine de sauter hors du cadre à chaque transition. Sur un air des Beatles, il traverse ainsi le monde entier en touriste fugitif, à bout de souffle et à rebours. Les mocassins géants qui apparaissent dans cette même salle (baptisée Travel Room) contiennent du sable fin et quelques mégots. L’œuf au plat qui s’étale sur l’une des chaussures confirme la dimension grotesque de cette icône du confort bourgeois (Honey I’m Home (Egg), 2012) : le petit déjeuner continental, meilleure garantie d’être partout chez soi ou de simuler l’internationalisme à demeure.

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Friedrich Kunath, vue de l’exposition A Plan to Follow Summer Around the World, Centre d’art contemporain d’Ivry – le Crédac, 2014. Photo : André Morin / le Crédac. Courtesy de l’artiste et Blum & Poe, Los Angeles ; BQ, Berlin ; Andrea Rosen Gallery, New York ; White Cube, Londres.

Friedrich Kunath, vue de l’exposition A Plan to Follow Summer Around the World, Centre d’art contemporain d’Ivry – le Crédac, 2014. Photo : André Morin / le Crédac. Courtesy de l’artiste et Blum & Poe, Los Angeles ; BQ, Berlin ; Andrea Rosen Gallery, New York ; White Cube, Londres.

Né en 1974 en Allemagne de l’Est, Friedrich Kunath vit à Los Angeles depuis 2007. La migration pourrait expliquer son atavisme romantique autant que ses symptômes hollywoodiens. Au Crédac, la seconde salle Animal Zoo Room rassemble une ménagerie allégorique dont une otarie de cirque qui jongle avec le polyèdre de la célèbre gravure de Dürer, Melancholia (1514). À mi-chemin entre C. D. Friedrich et Fantasia, l’atmosphère ténébreuse des dessins de Kunath explore ce même syncrétisme. Plongées dans des nuées acidulées proches des pastels d’Odilon Redon mais faites à l’aérographe, ses compositions fourmillent de promeneurs solitaires, lonesome cowboys et rôdeurs toons. Hérités des lanternes magiques du xixe siècle et légués à la télévision par le cinéma, les effets de fondu et de surimpression qui composent les vidéos et les dessins de Kunath suggèrent des télescopages mentaux : songes, fantasmes et souvenirs. Récurrents chez l’artiste, les lieux communs de la chute, du naufrage et du coucher de soleil renvoient également dans la Sunset Room à l’un des héros du conceptualisme, lui aussi issu de la vieille Europe et émigré sur la côte ouest : Bas Jan Ader, artiste mystérieusement disparu en 1975 lors d’une traversée de l’Atlantique en solitaire. L’adoration générale dont celui-ci fait l’objet depuis la fin des années quatre-vingt-dix tiendrait à un subtil compromis : la tolérance d’un sentimentalisme romantique acquise au prix d’une ironie toute conceptuelle. Osant faire d’un soleil couchant le nez écarlate d’un clown tragique, Kunath s’émancipe définitivement de ce bon goût conceptuel, assumant l’émotion au risque de la caricature.

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