r e v i e w s

Fabien Giraud et Raphaël Siboni

par Clémentine Proby

The Everted Capital (Katabasis)

Au Casino Luxembourg

02.04 — 04.09.2022

Un axiome est un postulat. L’énoncé est à ce point évident qu’il semble inutile, voire impossible, d’en faire la démonstration. Le point de départ de l’exposition « The Everted Capital (Katabasis) », de Raphaël Siboni et Fabien Giraud au Casino en est un : d’entrée, on nous invite à pénétrer dans un monde dont les deux artistes ont fixé les règles. À quatre mains, ils manipulent un univers hypothétique élaboré par leurs soins, qui transcende la réalité en piochant dans une multitude de références théoriques, fictionnelles, historiques et scientifiques. Le projet est totalement mégalo, habité d’une certaine folie divinatoire. Sa production, gargantuesque, a ainsi requis la participation d’une multitude de partenaires institutionnels à travers le monde, parmi lesquels le Museum of Old and New Art (MONA) en Australie, l’Okoyama Art Summit au Japon, et le Casino à Luxembourg.

C’est là qu’a été présentée, en deux temps, en 2014 puis en 2018, la première saison de ce projet : The Unmanned, série de films proposant une contre-histoire de la technologie. The Everted Capital (Katabasis) réunit les saisons 2 et 3, et livre le troisième chapitre présenté par l’institution luxembourgeoise. La seconde saison s’articule autour de la notion de valeur à travers des performances filmées, dont plusieurs durent 24 heures. La troisième et dernière saison, elle, réunit les objets qui peuplent les fictions des saisons précédentes.

L’exposition est donc le « prologue infini » d’un cycle de travail de dix ans et d’une véritable épopée qui se situe à mi-chemin entre le récit mythologique, la fresque historique et la série de science-fiction. On est happé·e, à l’entrée du Casino, par ce que l’on pourrait interpréter comme une faille temporelle : une tranchée étroite, coincée entre deux parois et peuplée d’objets naturels ou manufacturés présentés en pleine déliquescence, baignant dans une mixture minérale semblable à du sel. Une tranche de grenade, une Nike coupée en deux, ou encore un sac de couchage accueillent parfois l’un·e des immortel·le·s qui peuplent les films de la seconde saison, et qui sont présentés à l’étage. En chair et en os, le·la performeur·euse prend place, endormi·e sur cette paillasse de fortune. Une caméra installée sur le côté est témoin de la scène. Au cœur de la brèche ménagée dans l’espace passe un jet d’eau continu, qui court du grenier au sous-sol du bâtiment et symbolise la « catabase » : la descente aux Enfers qui prête son sous-titre à l’exposition. L’ambiance est pesante, et on comprend que l’on pénètre au sein d’un monde bâti non pas sur les ruines du capitalisme, mais plutôt dans le dédale de ses égouts, à la suite d’un événement apocalyptique. Il y fait froid et humide, l’air est chargé, asphyxiant. Les artistes disent vouloir « développer un rapport extraterrestre à notre propre monde », présenter l’humanité comme un artefact, étrange et étrangé. C’est l’effet provoqué.

Fabien Giraud et Raphaël Siboni – The Everted Capital (Katabasis) – Casino Luxembourg 2022. Photo : Thomas Lannes

À l’étage, on se trouve confronté·e à une série d’outils assez rudimentaires, d’apparence préhistoriques, agencés de manière distinctement muséale, sur un socle lumineux posé au sol. Voilà l’axiome de la saison 3, généré par une intelligence artificielle. Le parcours se poursuit avec la présentation des vidéos des performances fleuves sur lesquelles repose la saison 2 (épisodes 1 et 2), et qui racontent chacune un chapitre de l’histoire d’une communauté d’immortel·le·s. Dans l’une d’elle, un deep-fake de Richard Nixon à l’accent japonais annonce à la télévision la prise d’otage d’une famille d’immortel·le·s par un groupe de mortel·le·s. L’événement a lieu en août 1971, lors du démantèlement de la Terre. 3000 ans plus tard, la quatre-vingt-deuxième génération de preneur·euse·s d’otage, hagarde, répète un discours préconçu sur l’événement, sans ne plus rien savoir de sa cause. En la plaçant au sein d’un espace-temps qui la dépasse, les artistes mettent en exergue l’absurdité de l’humanité. Au centre, une plateforme recueille ce flot d’eau descendant que l’on retrouve dans l’entrée, arrosant un ensemble de sculptures, avant de finir sa traversée en éclaboussant le carrelage des toilettes du sous-sol. Les œuvres sont invasives, grignotant petit à petit le bâtiment qui les accueille.

Avec « The Everted Capital (Katabasis) », Giraud et Siboni ont créé un ovni, une méta-exposition où la réalité et la fiction ne cessent de se confronter et de s’imbriquer. Ainsi, l’actrice de l’épisode 3 a effectivement donné naissance au bébé que l’on retrouve, désormais âgé de quatre mois, dans une sculpture-berceau placée dans l’installation. L’espace de l’exposition fusionne avec l’espace du film, dans un enchevêtrement de dimensions à la fois parallèles et interdépendantes. L’histoire n’a pas de fin. On atterrit enfin dans une salle encore vide qui accueillera, à la mi-juin, la vidéo qui résultera des performances des immortel·le·s filmées dans l’exposition.

La fresque dystopique de Giraud et Siboni sonne cruellement familière. On le sait, la science-fiction a l’habitude de faire écho au présent. La catastrophe climatique se profile en arrière-plan d’une humanité condamnée de son propre fait, incapable de percevoir une alternative au modèle qu’elle a créé, et qui l’a ensuite dévorée. Légèrement hypnotisé·e par les litres d’eau qui giclent sur le sol en continu, on se questionne tout de même sur l’impact environnemental de ces expositions qui s’affichent critiques d’un système capitaliste fondé sur l’extraction et l’accumulation, tout en étant elles-mêmes énergivores. S’il s’agit encore d’une meta-situation, elle est alors plutôt cynique. 

Image mise en avant : Fabien Giraud et Raphaël Siboni, The Everted Capital (585 av. J.C. – 2022), vidéo (still). The Unmanned, saison 2, épisode 3, 2022. © Fabien Giraud et Raphaël Siboni 

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