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Estuaire 2009

par Patrice Joly

Estuaire 2009

 

Difficile de faire rentrer Estuaire dans l’une ou l’autre des catégories habituelles des biennales d’art contemporain (1), telles que nous y sommes habitués : ce n’est pas la Biennale de Lyon qui tous les deux ans fait appel à un ou plusieurs curateurs de renom, ce n’est pas non plus Venise, la plus ancienne et la plus renommée qui, avec le système de ses pavillons offre une visibilité internationale sans comparaison à ses champions nationaux (2). Peut-être que celle qui s’en rapproche le plus est le Sculpture Project de Münster (3), qui, tous les dix ans, voit la petite cité de Westphalie du Nord s’agiter le temps d’un été consacré à la divulgation de ses derniers projets sculpturaux. Tout comme Estuaire, le Sculpture Project repose sur un deal inédit, celui de confier à l’art contemporain, plus exactement à des projets sculpturaux plus ou moins pérennes le soin de jouer le rôle de stimulateur d’une ville, qui sans cela n’aurait certainement pas d’autre existence médiatique au niveau international. Là s’arrête toute comparaison utile : Münster a commencé son projet il y une trentaines d’années en confiant à des artistes prestigieux (Bruce Naumann, Claes Oldenburg, Carl Andre, Donald Judd…) le soin de réaliser des projets sculpturaux et monumentaux, sur la base d’un large consensus avec la population de la cité qui s’implique très collectivement dans le projet. La distance entre deux éditions permet de prendre largement en considération les grandes tendances artistiques qui parcourent le champ de l’art contemporain. Mais, toutes proportions gardées, un même principe prévaut, celui de faire prendre en charge à l’art contemporain sa part dans le développement des villes et l’aménagement du territoire. Il est certain que la dimension communicationnelle associée à ces grandes manifestations qui drainent un public nombreux joue un rôle de plus en plus important pour les collectivités. Par ailleurs, ce n’est pas particulier à Nantes ou à Münster : il y a de plus en plus de villes de grandeur moyenne ou même de chef-lieu de canton qui se dotent d’une biennale d’art contemporain, principalement l’été pour accroître leur potentiel attractif et organiser de petits circuits touristiques qui servent à faire découvrir le paysage alentour (cf. Melle par exemple, ville de moins de 5000 habitants qui possède depuis 2003 sa biennale (4)). Après tout, pourquoi se priver d’un tel outil pour mettre en valeur le patrimoine touristique d’une région ? Rien à redire à première vue, si ce n’est que cela risque d’orienter les œuvres et le choix des artistes vers la prévalence de la dimension ludique érigée en critère absolu de la valeur artistique ; on doit cependant se poser la question de l’art dans sa destination première – qui va bien au-delà du choix des artistes : un art du divertissement ou un art de la conscientisation, un art pédagogique ou un art solitaire, un art sympa ou un art engagé, qui glisse ou qui grince ? Il semble que les organisateurs d’Estuaire aient largement privilégié la première solution et que toutes les options choisies, toutes les réponses artistiques retenues aient opté pour cette dimension ludique qui a pour mérite indépassable de plaire aux enfants… Même les artistes réputés pour leur côté subversif, ou tout du moins dérangeant, Jimmy Durham, Roman Signer, présentent des pièces « gentilles », qui ne défient à aucun moment la prégnance du contexte (pour exemple le voisinage de la pièce de Durham avec l’usine d’armements – comme si de rien n’était – pour un artiste à la réputation d’engagement auprès de ses compatriotes indiens, ou encore les anciens d’Ant Farm au passé plutôt remuant ne laissant rien sourdre de l’historique militant du site du Carnet). Vu sous cet angle, le choix des pièces recouvre une parfaite cohérence et la prééminence des œuvres « animalières » s’explique parfaitement : ces dernières possèdent une dimension « enchanteresse » qui concilie à peu de frais spectacularité et émotivité (quoique la pièce de Stéphane Thidet – à l’encontre de celle de Céleste Boursier-Mougenot qui a l’intérêt de transformer le marché du Bouffay en une cage à

Stéphane Thidet, la meute

Stéphane Thidet, la meute

oiseaux géante – ne laisse pas de nous renvoyer à notre condition de modernes prisonniers et peut se percevoir comme une des plus troublantes, si ce n’est que ce n’était pas forcément l’intention de l’artiste). Par ailleurs, il faut reconnaître à Estuaire la capacité d’offrir aux institutions associées (le musée des beaux-arts de Nantes, le Grand Café à Saint-Nazaire, le Frac des Pays de la Loire) la possibilité de mettre en place des expositions monumentales (comme celle d’Ernesto Neto au musée de Nantes – après celle d’Anish Kapoor en 2007 – qui « organicise » la totalité de l’espace muséal ou bien encore la projection – encore un animal – monumentale et pour une fois à la dimension de la Chapelle de l’Oratoire de Tania Mouraud) même si on a tendance à tomber dans le côté top 50 des artistes tendance du moment (avec l’expo du hangar à bananes signée par un des commissaire de la dernière Manifesta, Adam Budak). On peut regretter qu’il n’ait pas été laissé plus de place aux associations nantaises pour que ces dernières puissent justement prendre en charge cette dimension grinçante qui fait tant défaut à Estuaire, en leur donnant les moyens d’assumer cette part manquante (comme le fait la biennale de Lyon avec Résonance ou Venise avec Aperto par le passé) : peut-être pour la prochaine édition ?

1 cf. sur le même sujet un plus long développement sur le site de 02 : www.zerodeux.fr/estuaire-2009-par-patrice-joly

2 Voir dans ce même numéro l’article d’Etienne Bernard

3 www.lwl.org/LWL/Kultur/skulptur-projekte/

4 www.biennale-melle.fr


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