r e v i e w s

Éric Baudelaire

par Fabrice Lauterjung

The Music of Ramón Raquello and his Orchestra, Witte de With, Rotterdam, 27.01—7.05.2017

Après être passé devant un vieux transistor duquel parvient la voix d’Orson Welles — annonçant une attaque d’extra-terrestres sur les Etats-Unis — régulièrement interrompue par la musique du fictif groupe Ramón Raquello and his Orchestra, c’est avec le film Sugar Water, réalisé en 2007, que s’ouvre l’exposition d’Éric Baudelaire au Witte de With. Une ouverture qui, à bien des égards, ressemble à une discrète ponctuation autant qu’à une pièce à conviction, le film étant présenté sur un petit moniteur posé sur le comptoir d’accueil du second étage. Une invitation à voir le film par fragments. Or, Sugar Water, en un long plan séquence, représente justement une scène fragmentée : dans une imaginaire station de métro parisienne, un colleur d’affiches pose au mur une première image qu’il recouvrira d’une seconde, d’une troisième et enfin d’une quatrième pour figurer quatre étapes de l’explosion d’une voiture ; soit quatre instants figés d’une action continue.

Toujours liés, temps et fragmentation parcourent l’exposition à chacun des pas du visiteur. Pour l’entraîner où ? C’est là que la démarche d’Éric Baudelaire demande un regard d’ensemble. Qu’avons-nous devant les yeux ? Des films, des photos, des textes, des archives, des signes qui se répondent et se dérobent à nous. Et Baudelaire de devenir un nouveau Chevalier Dupin au côté de qui, comme le narrateur d’Edgar Poe, nous nous laissons guider pour appréhender les énigmes et chausse-trappes d’une enquête faite exposition. À moins que ce ne soit l’inverse.

Eric Baudelaire, Sugar Water, 2007. HD video, 72 minutes. Courtesy Eric Baudelaire

Commençons par l’une des plus récentes réalisations : FRAEMWROK, FRMAWREOK, FAMREWROK… Derrière ce titre où chaque lettre semble bousculer l’autre jusqu’à faire jaillir la possibilité d’un mot — et donc la signification qu’il engendrerait—, se cache une imposante collection de documents d’archives ayant le terrorisme pour sujet. C’est sous la forme d’un papier peint adjoint de photographies recouvrant plusieurs murs que l’œuvre se donne à lire. Mais, très vite, naît un vertige. Ces articles de journaux provenant de sources multiples, complémentaires mais aussi contradictoires, remplis de graphiques et de statistiques, mettent à nu la complexité du sujet et rendent ses contours de plus en plus abstraits. D’une abstraction qu’illustre bien le bokashi, cette technique japonaise destinée à censurer des images pornographiques par un grattage pratiqué à l’aide d’une fine lame. « Sachez que je suis en train de vous cacher quelque chose, tel est le paradoxe actif que je dois résoudre : il faut en même temps que ça se sache et que ça ne se sache pas : que l’on sache que je ne veux pas le montrer ». Ce qui est vrai pour la passion, selon Roland Barthes dans ses Fragments d’un discours amoureux, l’est aussi pour cet art de la dissimulation, et davantage encore lorsqu’Éric Baudelaire décide de répéter et d’agrandir les motifs licencieux et « cachés » par une série d’héliogravures, et qu’un film, [SIC], semble pousser le procédé jusqu’à l’absurde, jusqu’à ce que, du geste du censeur, se dégage, comme le note Homay King, « un espace où le regard peut se promener librement ».

Chez Éric Baudelaire, une chose vue en suggère toujours une autre. Ainsi la double projection de diapositives titrée Déplacement de site met-elle en regard des images à la fois proches et lointaines. L’artiste ayant répondu à sa manière à une commande de la ville de Clermont-Ferrand, fief de Michelin, en demandant à un photographe indien de réaliser, en Inde, pays de re-localisation du fabricant de pneumatiques, des photographies les plus ressemblantes possibles d’une série qu’il avait préalablement réalisée dans la ville auvergnate. Soit la mise en dialogue de deux territoires et deux temporalités dans un effet miroir trompeur.

Éric Baudelaire, Also Known As Jihadi, 2017. View of the exhibition at Witte de With.

De dialogues, il est encore question dans le corpus titré L’anabase de May et Fusako Shigenobu, Masao Adachi, et 27 années sans image. Il s’agit d’une errance entre passé et présent, Beyrouth et Tokyo, Masao Adachi, cinéaste activiste, et May Shigenobu, dont la mère, Fusako, s’était engagée pour la cause révolutionnaire. Une errance en différents régimes d’images faits d’un film super-8 entremêlant paysages de Beyrouth et Tokyo et portraits croisés des personnages du titre, de diapositives reproduisant les dessins de Masao Adachi quand il était prisonnier à Beyrouth, d’un extrait de son film AKA Serial Killer et de photos monochromatiques noires. Une errance à laquelle le premier mot du titre nous invite déjà, en souvenir de ces mercenaires égarés et désireux de rentrer chez eux, dont Xenophon faisait le récit, inspirant plus tard Saint-John Perse et Paul Celan et dans laquelle, plus récemment, Alain Badiou lisait les symptômes de notre époque en quête de sens.

Aussi la réalisation la plus récente en est-elle le prolongement pour devenir l’ultime pièce à conviction de l’exposition. Le film AKA Jihadi ressemble à une enquête consacrée à un jeune homme s’étant engagé sur le front Al Nosra, en Syrie. Anti spectaculaire, suivant la théorie du fukeiron élaborée par Masao Adachi selon laquelle tout paysage est lié à une figure du pouvoir dominant, théorie déjà opérant dans l’Anabase, le film passe de paysages en paysages, entre la France, l’Algérie, l’Égypte et la Turquie, jusqu’au seuil de la Syrie visible derrière un immense mur. Le réalisateur mettant ses pas dans ceux du jeune homme, tandis que l’enquête policière le concernant entrecoupe ce « voyage » par les reproductions de différents documents du procès verbal. Des documents à lire dans un film presque silencieux, dont la parole s’est absentée, dont le principal sujet/suspect est tout aussi absent, à l’exception de furtifs clichés d’une caméra de surveillance. Mais est-ce vraiment lui ? Il faut accepter d’y croire et de voir dans ces images ce qu’elles sont censées montrer et alors négliger l’essentiel : ce qu’elles montrent véritablement…

(Image en une : Éric Baudelaire, The Anabasis of May & Fusako Shigenobu, Masao Adachi, and 27 Years without Images, 2011. Super 8 / vidéo HD , 66 minutes. Courtesy Éric Baudelaire.)


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