r e v i e w s

Pedro Cabrita Reis au Carré d’art

par Aude Launay

Eluder le vide

Pedro Cabrita Reis The Unnamed Word #1, 2005. Acier, bois, émail sur verre, tubes fluorescents. Vue de l'exposition au Carré d'Art - Musée d'art contemporain de Nîmes. Photo : J. Ferro Martins.

Pedro Cabrita Reis, The Unnamed Word #1, 2005. Acier, bois, émail sur verre, tubes fluorescents.Vue de l’exposition au Carré d’Art – Musée d’art contemporain de Nîmes.Photo : J. Ferro Martins.

« Les musées sont construits par des architectes parce que ça fait chic, mais ensuite ce n’est pas toujours simple pour les artistes. »1 C’est avec cette remarque que Pedro Cabrita Reis nous accueille sur le perron du Carré d’Art de Nîmes, musée d’art contemporain construit en regard de la Maison Carrée et signé de Norman Foster. L’architecture de celui à qui l’on devra aussi prochainement le réaménagement du Vieux-Port de Marseille d’ici à 2013, se subordonne de bon gré à la « voracité spatiale » de l’artiste portugais. Dès le hall d’entrée en effet, peu habitué à accueillir des œuvres hormis les deux pièces permanentes de Richard Long et Ellsworth Kelly, Cabrita Reis prend possession des murs en les recouvrant d’acrylique orange et en y accrochant des tubes néon qui viennent surligner les lignes de force du bâtiment. Comme à son habitude, il laisse libres les câbles noirs qui dessinent alors un second motif, plus aléatoire. En cela, I dreamt your house was a line s’avère emblématique de la permanente contradiction entre grille et courbe, plan et hasard, artifice et nature, à l’œuvre chez Cabrita Reis et fait ici office de statement.

L’on retrouve ainsi tout au long de l’exposition « la mélancolie sordide du néon », lumière internationale s’il en est, dont le blanc froid se partage l’éclairage des lieux de travail, de stockage, et d’art contemporain… Cabrita Reis y voit lui, avant tout, une lumière parfaite car elle est aussi une ligne. La ligne et sa simplicité universelle aux significations pourtant multiples d’horizon, d’infini, mais aussi de séparation, est peut-être la réelle constante qui s’établit dans son travail. Vérifiant cette hypothèse, la première salle du Carré d’Art se peuple de grilles, comme autant de cases à remplir, donc de vide, et pourtant d’espaces quadrillés, donc emplis (de mathématiques, de rationalité, de théories modernistes…). Non loin de la confluence du cardo et du decumanus de la cité, nous voilà aux prises avec des sculptures dont la rigueur et l’austérité – horizontale, verticale, horizontale, verticale…- font presque frémir. Superpositions parfaites de tubes d’aluminium de section rectangulaire, les Compound contiennent une urbanité exacerbée.

Pedro Cabrita Reis I Dreamt Your House Was A Line, 2003. Peinture murale acrylique, aluminium, structures d’éclairage peintes, tubes fluorescents. Vue de l'exposition au Carré d'Art - Musée d'art contemporain de Nîmes. Photo : J. Ferro Martins.

Pedro Cabrita Reis, I Dreamt Your House Was A Line, 2003. Peinture murale acrylique, aluminium, structures d’éclairage peintes, tubes fluorescents.Vue de l’exposition au Carré d’Art – Musée d’art contemporain de Nîmes.Photo : J. Ferro Martins.

S’éloignant de cette rigidité magnifique, toutes les autres pièces de cette rétrospective partielle portent les traces du vivant, ou tout du moins d’un certaine contingence. Les plus à l’opposé de cette première salle se trouvent dans la suivante, des toiles gigantesques intitulées Arcadia, sur lesquelles on a versé de la lazure bleue. Simples coulées de couleur, elles tiennent le contrepoids de la salle précédente comme une respiration. Ensuite tout s’accélère : des portes battantes fixées au mur, une sorte de cabine de bric et de broc, des poutrelles d’alu et des pneus… Les matériaux sont bruts, souvent récupérés, parfois même sur des pièces antérieures. Quelques favourite places se mettent en place, reprenant les codes matériels de l’art minimal mais incorporant ce vécu inhérent aux objets usagés que dédaignaient les Minimaux propres sur eux. Un bureau d’étudiante coupé en deux forme le toit de l’une d’elles tandis que des plaques de verre reflètent l’éclairage néon qui donne vie à la structure. Entre l’évocation d’un habitat précaire et le souvenir de bons moments passés dans ces endroits où l’on se sent bien, ces espaces souvent réduits, à l’aménagement tout personnel, que sont le bureau, la chambre ou le studio, font écho à la retraite du philosophe dans sa cabane, de Thoreau à Witgenstein. S’opposant à l’habitat traditionnel, à la maison, la cabane est en perpétuelle reconfiguration, jamais réellement terminée, elle est l’incarnation de l’espace de transition, entre le monde et moi, et toujours faite main.

La question est celle du territoire, les matériaux, ceux de la construction et pourtant il ne s’agit pas d’architecture « qui est une gestion des masses humaines, un cadre ». Ce qui intéresse profondément Cabrita Reis c’est l’acte démiurgique de poser une pierre sur une autre pierre, c’est-à-dire construire contre le néant, pour éluder le vide. Des escaliers qui ne mènent nulle part, des fenêtres qui n’ouvrent sur rien, des portes donnant sur le mur, son œuvre combat pour exister dans l’espace. Inversant le concept de fenêtre ouverte picturale, ses sculptures comme ses peintures referment l’espace sur le spectateur, l’obturent, à l’instar de la série The Sleep of Reason, photographies de paysages dont la moitié gauche est peinte en un orange épais, opaque. En constante mutation conceptuelle – là encore ce jeu de la courbe contre la grille – Pedro Cabrita Reis vient de réorganiser son œuvre en différentes catégories : peinture, sculpture, photo, dessin mais pas d’installations, souligne-t-il, le concept d’installation n’étant pour lui « rien que de la décoration d’intérieur. »

1 Les citations qui ne sont pas annotées sont toutes extraites de conversations avec l’artiste.

Pedro Cabrita Reis, One after another, a few silent steps, au Carré d’Art, Nîmes, du 10 novembre 2010 au 23 janvier 2011


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