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Eija-Liisa Ahtila, « Mondes parallèles »

par Florence Meyssonnier

Nourrie de nos croyances et accentuée par les potentialités du virtuel, notre perception du monde est aujourd’hui prise dans un mélange de fictionnalisation de la réalité et de pratique de la fiction. Le « cinéma d’exposition » dont Eija-Liisa Ahtila est considérée comme l’une des figures majeures a su nous installer au cœur de cette étreinte. La dynamique situationnelle de ses œuvres multi-écrans ne nous abstrait pas dans l’immersion passive des flux mais elle nous extirpe au contraire de la torpeur de la surexposition médiatique. Et en lui redonnant sa capacité à éveiller notre conscience, Eija-Liisa Ahtila trouve dans le dispositif fictionnel un moyen de nous insérer dans un questionnement d’ordre biopolitique. Car si elle use de l’adhésion sensible et rapide à ses installations cinématiques et englobantes, c’est pour mieux altérer l’illusionnisme ou la virtualité d’un monde commun et nous introduire de plain-pied en ce lieu à la fois global et discordant de la contemporanéité que nous habitons et qui nous traverse.

Au Carré d’art, plusieurs de ces dispositifs se succèdent nous installant d’une salle à l’autre, à l’endroit de l’œuvre et du sujet. Nous sommes invités à partager la scène d’un monde qu’entre les écrans déployés nous imaginons commun mais qui très vite nous échappe. Qu’ils soient d’ordre humain, animal, végétal, concret ou imaginaire, tous ses protagonistes appartiennent bien à nos univers dits réels ou symboliques mais ils nous introduisent rapidement dans l’épaisseur de l’interprétation. Projetée sur trois écrans, la reconstitution prosaïque de l’épisode biblique de l’Annonciation par des actrices non-professionnelles expose assez clairement cette double appartenance et l’incidence réciproque de la fiction et de la réalité sur la construction des sujets. Acteurs professionnels ou amateurs, femmes, enfants, pigeons ou épicéas… Tous incarnent la fiction scénarisée par l’artiste (mise en abyme par la figure de la metteuse en scène interprétée par Kati Outinen), tout en l’ouvrant un peu plus à travers leur propre mode d’existence. Ils participent à cette désignation du fait cinématographique et du foyer obscur de cette inconscience du monde, cet en-soi qui assume ses parts de réel et de fiction sans en revendiquer aucune. Eija-Liisa Ahtila l’identifie régulièrement à un univers domestique, à la fois rassurant et inquiétant, comme cette maison dans laquelle une femme projette ses psychoses, ou celles que l’artiste modélise en sculptures. Ce refuge qu’Élisa, le personnage principal de La Maison, calfeutre dans une auto-immunité psychotique, face à ces bateaux « pleins de réfugiés qui accostent à tous les rivages », affirme que cet être-en-soi ne peut se construire sans cet être-en-tant-qu’autre. Habitant et habité, ce corps-maison

ne peut exister qu’à travers ce dehors ou dans cette zone de risque, dans la perméabilité entre le centre et la périphérie, entre l’intérieur et l’extérieur. Cette dépolarisation passe dans le travail d’Eija-Liisa Ahtila par ce retour régulier sur des traumas, sur ces zones troubles de l’inconscient individuel ou collectif que traduisent les malaises et les déviances de ses personnages mais également par la perturbation des structures narratives via des phénomènes de disjonctions visuelles et sonores. Le référentiel et le fictionnel coexistent et dialoguent aussi constamment, dans l’image et avec nous, entre les parois-écrans qui architecturent les enceintes fissurées de ces espaces polémiques. Élisa côtoie dans La Maison les hallucinations dont elle parle, tout comme la poète de Où est où ? cohabite avec la reconstitution (tirée des Damnés de la Terre de Frantz Fanon) et les traces documentaires d’un fait réel survenu pendant la guerre d’Algérie qu’elle tente de comprendre. La concomitance d’éléments discordants contribue ainsi à remettre en cause l’unité du sujet et à émanciper la représentation de ses fondements anthropomorphiques pour l’ouvrir à cette zone multiple de singularisations et de positions toujours relatives.

Qu’on traverse les œuvres de Eija-Liisa Ahtila ou qu’on expérimente de bout en bout leur mise en forme complexe, nous n’avons d’autre choix que d’assumer le hiatus d’une image qui en contient une quantité d’autres et l’illusion de faire un avec un monde qui ne nous est finalement pas si commun.

 


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