r e v i e w s

È figura si l’isula au Frac Corse

par Patrice Joly

È figura si l’isula

Bien qu’ancré dans le cadre de la saison turque, le projet Fantaisie et Île s’est développé autour de la question de l’insularité. Vous me direz, la Corse et l’insularité, c’est un peu bateau… Mais à regarder de plus près l’exposition qui est plus à considérer comme le résultat d’une succession de résidences croisées entre Istanbul et la Corse, de co-commissariats franco-turcs entremêlés d’incrustations d’œuvres du frac, il s’avère que le projet devient beaucoup plus passionnant si on l’entend comme une tentative de rapprochement entre deux situations insulaires dont l’une est parfaitement réelle alors que l’autre est envisagée de manière métaphorique. Cette insistance à ne montrer que des artistes corses d’un côté, ou du moins fortement impliqués dans cette « corsité », prend toute sa justification dès lors qu’elle sert à développer une recherche identitaire qui déborde le cadre de la spécificité corse pour s’ouvrir à celui des insularités. À ce propos, le cadre de l’échange franco-turc n’est pas non plus diplomatiquement neutralisé

Asli Cavusogl, 191-205, 2009

Asli Cavusoglu, 191/205, 2009

comme il est de mise dans ce genre de pas de deux, mais au contraire il est fortement question de cette insularité turque dont on peut estimer à juste raison qu’elle est largement le produit d’une histoire autoritaire et pour le coup très peu émancipatrice. Il ressort de ce vis-à-vis la sensation d’une espèce de convergence de situations de détresse, d’absurdité ou encore d’extrémité évoquées par les travaux. D’entrée de jeu, le ton est donné par l’installation d’Asli Çavusoglu produite à partir des mots interdits par la direction de la Radio et de la Télévision turque en 1985 et dont l’artiste s’est amusé à reprendre la liste intégrale pour composer une chanson « populaire » qui accueille le visiteur à l’entrée de l’exposition : des mots aussi anodins que souvenir, recollection, liberté, histoire, vie, etc. semblent difficilement amputables d’une utilisation courante. On se dit qu’au-delà de la paranoïa certaine qui doit animer un tel régime, c’est l’absurdité de telles prescriptions restrictives qui frappe avant tout. Ces dispositions sont marquées par une telle démesure qu’elle semblent avoir été créées par des esprits privés de tout repère réel, reclus dans des espèces de forteresses : nous voilà de nouveau en prise avec nos histoires d’insularité ; sans vouloir faire de raccourcis faciles avec des situations iliennes, il est clair qu’une manière efficace de se couper des autres, de la possibilité de l’autre est bien d’instaurer de tels barrages langagiers. Le rapprochement insulaire a bien lieu ici sous une forme inattendue et cette première rencontre apporte une réponse plus que convaincante au postulat initial. Poursuivant dans notre progression, nous voilà face à deux tirages de Gaël Peltier dont le travail – qui a récemment été montré dans le showroom de la galerie Xippas – se situe lui aussi à la frontière d’acceptabilité des comportements sociaux dont il tend à éprouver l’élasticité. En ce moment même, il n’est rien moins qu’en train d’essayer de prendre 30 kilos dans une performance au long cours menée dans une ville et un pays – New York, les États-Unis – où tout discours discriminatoire mais aussi toute action tendant à mettre en lumière une « anormalité » physique peut facilement être entendu comme une provocation insupportable : là aussi le raccourci est facile entre l’insularité géographique et celle de l’individu pris comme monade ; n’empêche que Peltier a choisi de vivre en Corse après ses études aux beaux-arts et que ce fait n’est peut-être pas tout à fait sans conséquence sur le travail d’un artiste qui s’intéresse particulièrement aux phénomènes d’altération/dissimulation de la personnalité. Si le travail de Verana Costa illustre de manière assez littérale ce dispositif de métaphorisation mis en place tout au long de l’exposition, d’autres œuvres tentent de tirer la confrontation vers d’autres cieux. Ainsi le travail d’Élie Cristiani réussit à s’extirper de cette opposition grâce à une œuvre qui consiste simplement à nous replacer dans le bon sens de lisibilité : filmant une place de Zagreb où un panneau publicitaire s’est retrouvé la tête en bas, Cristiani renverse de nouveau la projection pour se plier à la primauté de l’interpellation commerciale : ce basculement du regard suffit à nous replonger brutalement dans la réalité d’un monde désormais gouverné par d’autres impératifsqui risquent de rendre caducs les questionnements précédents pour les confronter à la réalité beaucoup plus brutale d’un ordre commercial triomphant. Enfin, dans une vidéo qui s’inspire du célèbre tableau de Courbet où l’artiste se représente avantageusement avec son mécène favori, Sener Ozmen & Cenzig Tekin s’attaquent au statut du grand artiste qu’ils font tomber de son piédestal de respectabilité (d’insularité ?) : la réévaluation de la posture de l’artiste permet de clore malicieusement une exposition dédiée à toute les insularités.

È figura si l’isula

Frac Corse, Corte

4 mars – 31 mai 2010

Dans le cadre de la « Saison de la Turquie en France ». Avec Can Altay, Asli Çavusoglu, Verana Costa, Élie Cristiani, Hakima El Djoudji, Leyla Gediz, Liam Gillick, Dan Graham, Gabriel Orozco, Sener Ozmen & Cenzig Tekin, Christodoulos Panayiotou, Gaël Peltier, David Raffini. Commissariat : Celenk Bafra, Adnan Yildiz et Anne Alessandri.


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