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Dystopia / CAPC Bordeaux

par Patrice Joly

Dystopia / CAPC Bordeaux
Par Patrice Joly

Le capc de Bordeaux présentait cet été une importante exposition collective intitulée Dystopia, basée sur une application de la notion de dystopie (l’inverse de l’utopie pour simplifier) à l’art contemporain. Le projet, ambitieux, qui réunit un nombre impressionnant de pièces dans la grande nef du musée – d’autant d’artistes largement identifiés que de véritables découvertes – est vertébré autour de l’ouvrage de Mark von Schlegell, écrivain de science-fiction réputé qui a écrit spécialement pour le capc un court récit qui sert de scénario, de texte de catalogue mais aussi d’outil d’appréhension conceptuel ; l’ouvrage fait part ailleurs partie intégrante de l’exposition.

Cerner une exposition par un concept aussi enveloppant que celui de dystopie présente le risque de faire rentrer au chausse-pied des œuvres dans un cadre formel qui ne leur sied pas forcément (ce qui est toujours le problème de n’importe quelle exposition thématique et le drame de tout commissaire souhaitant encadrer au plus près le corpus des œuvres) quand bien même l’habileté discursive de ce dernier aurait pour effet de nous faire accroire que le concept en question – la dystopie pensée comme une issue de secours possible pour un art contemporain en prise avec les apories du capitalisme tardif – favorise au contraire les possibilités d’échappatoires vers des pistes formelles divergentes. La première idée qui nous vient à l’esprit quand on parle de dystopie, c’est celle d’un scénario catastrophe. Alors, de deux choses l’une, soit on designe totalement l’exposition selon l’idée que l’on se fait de cette dystopie en recréant une espèce de décor qui soit une vision organique, unitaire, « spatio-temporelle », ce qu’a fait Mark von Schlegell dans son court ouvrage de science fiction, soit on se donne un cadre assez lâche, on se contente d’indices (comme le fait de couvrir les ouvertures de gélatine rouge pour créer une ambiance à la John Carpenter) et l’on permet ainsi aux pièces de concourir à l’ergonomie générale du projet tout en conservant une certaine dose d’autonomi

Andres-Dobler-bandeau

Andres Dobler, No Man’s Land, Courtesy the artiste, Zurich

 

C’est plutôt la deuxième version qui semble avoir été retenue avec la constitution d’un ensemble de pièces coopérant plus ou moins avec la vision du curateur. On peut distinguer plusieurs catégories d’œuvres : une première qui réunit les pièces collant parfaitement à la thématique, pièces qui semblent même avoir été conçues spécialement pour l’exposition. Les peintures d’Andreas Dobler ont réellement le profil idéal pour figurer dans une exposition ayant pour thématique la dystopie, elles incarnent absolument l’idée que l’on s’en fait de manière intuitive, avec leur cortège d’univers flottant, leurs litanies de corridors débouchant sur des néants vertigineux, de constructions inachevées, de clins d’œil à l’iconographie SF et à ses univers inquiétants, ses no man’s land comme l’artiste a justement intitulé une des peintures présentées. Dans le même ordre d’idée, la série des Thanathophanies d’On Kawara, saisissantes résurgences d’un passé proche et abominable, répond parfaitement bien à la commande, de même que les invraisembles abandons en nombre de Marc Camille Chaimowicz (shoe waste ?). Une autre catégorie concerne les pièces pouvant être considérées comme des réponses littérales, avec, contrairement aux peintures de Dobler, l’absence de paradoxe représentationnel qui leur donne ce côté insaisissable et troublant, je pense notamment à la vidéo de Cyprien Gaillard, qui, elle, représente un cauchemar bien réel et qui, de ce fait, n’a pas grand chose à voir avec la dystopie : c’est juste une vision documentaire un peu trash d’une réalité en cours, une espèce de préfiguration sous forme de portrait cauchemardesque d’une génération abrutie par une désespérance diffuse mêlée à un alcoolisme pas du tout fictionnel… D’autres pièces comme la mouette de Peter Coffin (Untitled, (dreaming seagull)) ou le Picnic am Wegesrand de Sebastian Hammwöhner, la « voiture » de Jordan Wolfson (Nostalgia is fear), la « momie » de Des Hugues (Endless endless) semblent vraiment être des réponses un peu trop attendues. Enfin, il y tout un lot de pièces dont on se demande vraiment ce qu’elles viennent faire dans l’expo, comme les deux « tableaux » de Reena Spaulings (Enigma) qui auraient mieux à faire dans une exposition consacrée à l’abstraction picturale, le Manfred Pernice (TKW) et les von Bonin (Sigh Trapped by liars), échappés d’une exposition sur l’« art pauvre », la vidéo d’Aurélien Froment, Pulmo marina, doublement trahie puisque son fond bleu outremer vire à une espèce de verdâtre suite à l’ambiançage rougeâtre de l’exposition et que la bande sonore indispensable à la lisibilité de la pièce, a disparu. Sans parler de celle de Robert Grosvenor, (Untitled) magnifique de présence massive, sorte de moignon à peine refroidi extirpé d’un passé portuaire incandescant, et qui semble bien orpheline dans ce dédale de représentations tout azimut…

Dystopia, capc musée d’art contemporain de Bordeaux, 14 mai – 28 juin 2011.

Avec Wallace Berman, Cosima von Bonin, Brian Calvin, Tony Carter, Marc Camille Chaimowicz, Peter Coffin, Simon Denny, Andreas Dobler, Roe Ethridge, Keith Farquhar, Hans-Peter Feldmann, Aurélien Froment, Cyprien Gaillard, Isa Gensken, Dan Graham, Robert Grosvenor, Sebastian Hammwöhner, Roger Hiorns, Ull Hohn, Des Hugues, Peter Hutchinson, Sergej Jensen, On Kawara, Michael Krebber, Jesus Mari Laskano, Rita McBride, John Miller, Pathetic Sympathy Seekers, Manfred Pernice, Stephen Rhodes, Glen Rubsamen, Sterling Ruby, Julia Scher, Frances Scholz, Michael Scott, Markus Selg, Reena Spaulings, Michael Stevenson, Tommy Stockel, Josef Strau, Blair Thurman, Mathieu Tonetti, Oscar Tuazon, Franz West, Jordan Wolfson, Eugène Isabey.

 


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