r e v i e w s

Des maisons pour saucisses, des bunkers pour les œufs, des patatoïdes à habiter…

par Patrice Joly

« Trucville », La Chapelle du Genêteil, Château-Gontier, du 17 septembre au 6 novembre

saucisse-bandeau

Ce drôle de titre dissimule en réalité une exposition collective qui réunit une bonne trentaine d’artistes autour de la figure de la maquette. Cet objet singulier qui se situe à égale distance de la réalisation grandeur réelle de l’objet projeté et de sa conception dans le cerveau de son initiateur est susceptible de donner lieu à des réalisations étonnantes de la part d’artistes de tous bords parce qu’il partage avec la sculpture — du moins une certaine sculpture, disons classique,  des caractéristiques qui se définissent notamment par l’occupation d’un volume et la présence plus ou moins forte d’un socle sur lequel repose ladite sculpture. Par ailleurs, les nombreux scrutateurs et pratiquants de cette discipline au cours des époques se sont beaucoup penchés sur la question de savoir comment il fallait traiter cette histoire de socle : c’est une des réponses majeures de l’art contemporain d’avoir fait disparaître ce dernier, soit en l’incorporant à ladite sculpture soit en faisant porter sur ce socle même toute la tension naguère imposée à ce qu’il était sensé « socler ». De fait, c’est une des premières choses qui frappe dans cette exposition, ce retour à un socle généralisé et autorisé, comme si quatre siècles d’évolution et de creusement de tête n’avaient servi à rien… Heureusement, cette histoire de maquette n’a pas de caractère prescriptif sur l’ensemble de la production sculpturale contemporaine, et d’ailleurs, le propos de l’exposition se situe bien au-delà, dans la possibilité donnée à un artiste de répondre à un cahier des charges assez bien délimité par l’idée même de maquette et les contraintes attenantes qu’il aura à cœur de respecter ou de transgresser. L’exercice a donc donné lieu à une gamme proprement inouïe de productions partant dans toutes les directions imaginables. Au final, il est un peu difficile de se faire une idée réelle des intentions qui ont conduit à la réalisation de cette exposition qui fournit un catalogue de propositions tous azimuts manquant un peu d’organisation. Dommage, parce que « Trucville » recèle de nombreux petits bijoux qui vont du plus loufoque au plus conceptuel : ainsi la maquette de dys(play)sure de Mrzyk et Moriceau, mix monstrueux de maison parentale et de parc d’attraction proliférant à l’envi, le fameux navire dans la bouteille revisité par Laurent Tixador, le bunker pour œufs de François Curlet (indispensable dans tous les intérieurs modernes), le patatoïde habitable (maquette pour un projet de Nicolas Floc’h en cours de réalisation celui-là) ou les pièces de Pierre Besson construites sur la base d’un détournement de l’objet domestique, aspirateur ou autre, réinvesti à partir de sa forme originelle en autant de projets d’architecture semblant parfaitement fonctionner. L’exposition s’ordonne autour d’une maquette de ville de Philippe Cognée, posée au sol et qui s’abstrait en une véritable sculpture (sans socle pour le coup) lui permettant de renouer avec les préoccupations purement sculpturales dont on parlait plus haut. D’autres propositions ont la bonne idée de se colleter avec l’inévitable prolifération de l’image « webique » et de son retour au « réel » : la réalisation de Yan Bernard est particulièrement efficace dans l’effet de déréalisation créé par l’import de ces images trouvées sur une façade « tangible » de maquette de gratte-ciel. Mais la palme de l’improbable revient à Sammy Engramer et à sa maison pour une saucisse dont on ne se lasse pas de relire le statement : « Lorsque j’ai découvert qu’il existait des hôtels 4 étoiles pour caniches, avec de belles niches individuelles disposées dans de spacieux duplex, je me suis dis qu’il manquait quelque chose à notre monde beau et chaud, comme des architectures pour des denrées alimentaires… ».

 

Avec Yan Bernard, Pierre Besson, Frédéric Bouffandeau, Bernard Calet, David Michael Clarke, Philippe Cognée, Nathan Coley, François Curlet, Quentin Debenest, Philippe De Gobert, Denicolai & Provoost, Sammy Engrammer, Nicolas Floc’h, Thierry Frer, Karim Gheloussi, Joël Hubaut, Anabelle Hulaut, Léa Lebricomte, Kevin Lefeuvre,
Laurent Millet, Mrzyk & Moriceau, Noé Nadaud, Christophe Terlinden, Olivier Thuault, Laurent Tixador.

 


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