r e v i e w s

Daniel Dewar & Grégory Gicquel

par Eva Prouteau

Le nu et la roche, HAB Galerie, Nantes, 30.06 — 1.10.2017

C’est une expo quasi muséale que l’on découvre à la HAB galerie : invités dans le cadre du Voyage à Nantes, Daniel Dewar et Grégory Gicquel dévoilent un pan singulier de leur travail — la sculpture monolithique et la marqueterie de pierres. Spatialement, ils font le choix d’une implantation presque géométrique, en ligne, qui ménage des points de vue comme dans une promenade et permet de considérer chaque œuvre avec méthode, dans son impact figuratif comme dans sa dimension conceptuelle.

Avec « Le nu et la roche », les deux artistes déroulent une décennie de pratique sculpturale : dès le sas d’entrée de la galerie, ils présentent une œuvre datée de 2008, un mocassin à pampille taillé dans un gros bloc d’enrochement, une pierre extraite à l’explosif, et qui traduit le début d’une réflexion sur la ressemblance entre les couleurs de la pierre et le sujet représenté, ici un rouge fauve qui évoque le cuir. Incidemment, c’est aussi une ode à la promenade.

Tout est là, ou presque : une approche du corps par son enveloppe, l’incongruité des rapports instaurés entre un sujet et son incarnation (matériau, technique, échelle) et l’imaginaire analogique qui opère en glissements, toujours très connecté au monde naturel. D’autres sculptures monumentales illustrent bien cette période vestimentaire : parfois sereinement horizontales — la dolérite noire qui habille le gisant plongeur dans sa combinaison de caoutchouc — ou, au contraire, radicalement dressée du haut de ses trois mètres, cette combinaison Waders qui habille un corps absent, monobloc qui « est, comme le faisait remarquer Richard Leydier, à la fois un monument au pêcheur à la mouche inconnu et une version masculine de la Victoire de Samothrace1. »

La question du mimétisme continue de travailler intimement les derniers monolithes, où le marbre rose du Portugal raconte à merveille la chair et le sanitaire. Mais désormais, exit le vêtement et place au mobilier de salle de bain et aux fragments de corps masculin nu, avec parade exultante de jambes, de pieds et de sexes. Les Surréalistes savaient combien les objets isolés produisaient à la fois un effet de merveilleux et une réalité brute, crue. « Dans les deux cas, le détail a pour effet d’hypertrophier le réel, et ainsi, à force d’objectivité, de conférer aux objets une dimension inquiétante2. »

Une autre problématique affleure dans ces formes émergeant de monumentales masses minérales : un pacte tacite avec la pierre et, dans la conquête spatiale des deux sculpteurs, un dialogue permanent entre la forme et l’informe, où les éléments peaufinés côtoient les surfaces brutes, ce non finito, très présent chez Rodin — une sorte de réserve, un insu dans le corps même de la sculpture, presqu’une part d’inconscient. L’érotisme, partout présent ici, se cristallise autant dans l’iconographie que dans le traitement du matériau : parfait poli d’un pénis lisse qui suggère la caresse, marbre piqué qui traduit le ruissellement de l’eau, granit à la finition primitive qui témoigne d’une violence du geste.

Dans les marqueteries présentées aux murs, d’autres rêves sensuels se manifestent dans la pierre, comme si la transmutation de la matière — qu’elle figure la forme d’un bidet ou d’un fessier, un robinet ou un pénis, une pipe ou un moule à pâtisserie — constituait la vraie problématique du duo d’artistes qui, constamment, nous renvoie à l’infinie richesse du médium minéral. « De toute façon, les pierres possèdent on ne sait quoi de grave, de fixe et d’extrême, d’impérissable ou de déjà péri. Elles séduisent par une beauté propre, infaillible, immédiate, qui ne doit de compte à personne3. » Ces marqueteries sont travaillées initialement par voie numérique : en écho aux gifs animés présents dans l’exposition, cette genèse digitale génère des jeux de dédoublement et de séquençage cinématique où s’orchestrent d’étranges ballets à la fois comiques, froids et érotiques, à la croisée des décors des villas romaines, de l’atmosphère de certains tableaux métaphysique de De Chirico, et des salles d’eau saumonnées typiques des années 80, où « ce rose faisait écho au rose des chairs occidentales qui se mettaient alors à se dénuder frénétiquement sur les plages exotiques où les conduisaient les charters4. »

Ce curieux cocktail détonne différemment sur le très bourgeois Cours Cambronne de Nantes : dans l’espace public, le duo prolonge ses mises en scène de la Sainte Trinité Sanitaire (Lavabo, Bidet, Toilettes), revendiquant l’absence de socle (presque une signature !). Dans ces énormes blocs sciés, l’arrière des compositions découvre les vertigineux veinages et nuances de la pierre qui parent ces sculptures d’une dimension gourmande, loukoumisante. À ces plaisirs visuels profus et indécents, Dewar & Gicquel associent les notes fraîches du contexte paysager qui renaturalise ce marbre rose aurore. Rien de tel que les ablutions minérales en plein air, à la barbe des immeubles cossus, au milieu des tilleuls argentés et des magnolias.

1 Véronique Wiesinger, L’art du billard : la sculpture en pierre de Daniel Dewar & Grégory Gicquel, citant Richard Leydier, « Une partie de pêche avec Dewar & Gicquel », Artpress, 381, 2011, p. 57, dans le catalogue consacré à l’exposition, Rosa Aurora, édité par Le Voyage à Nantes & Triangle Books, 2017, p.131.

2 Guillaume le Gall, « Voir est un acte », in catalogue La subversion des images, éd. G. Pompidou, p 221.

3 Roger Caillois, L’écriture des pierres, Champs / Flammarion, 1994, p. 5.

4 Véronique Wiesinger, op. cit. p.127.

Image en une : Vue de l’exposition de Daniel Dewar et Grégory Gicquel « Le nu et la roche » à la HAB Galerie (Le voyage à Nantes), 2017. Au premier plan : Recumbent effigy – Commission for a Tombstone for the Cimetière Montparnasse, 2012, Collection P.P.P., courtesy galerie Lœvenbruck, Paris. Photo : Margot Montigny.


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