r e v i e w s

Dan Graham

par Patrice Joly

Dan Graham / La Rochelle
Transparence citoyenne

Par Patrice Joly

 

Les apparitions de Dan Graham dans l’hexagone sont suffisamment rares pour mériter d’être soulignées avec force. À La Rochelle, ce qui nous vaut cet été de nous retrouver face à une proposition à valeur de quasi rétrospective de l’artiste américain dans les murs de l’Espace d’Art Contemporain qu’abrite le musée des Beaux-Arts, c’est l’inauguration toute récente d’une commande publique sur le campus de la médiathèque, juste en face du site prestigieux des tours faussement jumelles qui signent l’entrée portuaire de la capitale de la Charente-Maritime. Ces deux dernières décennies, Graham a multiplié les réalisations hors-les-murs en France, tout particulièrement dans l’Ouest, de la Garenne-Lemot à Clisson (ancien site du Frac des Pays-de-la-Loire) jusqu’à Kerguéhennec en passant par Nantes où il dessiné une place en plein centre-ville (Nouveau labyrinthe pour Nantes) qui fait aujourd’hui face aux arceaux multicolores de Buren. Le destin de cet ouvrage illustre cependant les difficultés qu’a rencontrées et que continue de rencontrer un artiste aussi important pour pérenniser l’intégrité d’une conception basée sur l’immersion visuelle du spectateur au cœur de la cité. À Nantes, les tableaux en perpétuel mouvement formés par les jeux de reflets des flux automobiles et maritimes sur les écrans de verre se sont heurtés à un déficit d’entretien, certes difficile à maintenir dans la durée, mais qui a fini par ruiner précocément cette subtile scénographie in progress. À La Rochelle, l’échelle est bien moins imposante mais nous retrouvons le même principe à la base des implantations urbaines de l’artiste : un jeu de transparences et de reflets qui font s’interpénétrer les images frontales avec celles venues de l’arrière et placent le spectateur / usager / citoyen au centre d’un dispositif de vision complexe.

Dan Graham – Kaleidoscope/Doubled © Dan Graham / Ville de La Rochelle/ photo : Julien Chauvet

Le titre, Kaleidoscope/doubled, témoigne également de cette volonté toute moderne d’avoir dans son champ de vision une multitude de perceptions. Les projets du New-Yorkais sont des odes à la ville contemporaine et renvoient plus à un désir de fusion qu’à des actes monumentaux ; c’est peut-être pour cette raison qu’il est aussi difficile de leur conserver cette sophistication qui doit, en plus, se colleter à la présence pesante du mobilier urbain. L’installation rochelaise était censée se retrouver sur une pelouse qui absorbe les rayons lumineux et non sur un parvis cimenté qui accentue la brillance du soleil : une fois encore, il faut relever la précision des ouvrages de l’artiste qui doivent plus se lire comme des mécaniques de subjectivation, basées sur un apprentissage du regard et d’une citoyenneté active, que des structures purement érectiles. C’est donc tout à l’honneur du commissaire invité pour l’occasion par l’Espace d’art contemporain, Yannik Miloux, d’avoir conçu une exposition qui retrace le parcours de l’artiste. Au rez-de-chaussée du musée, les trois salles qui forment le centre d’art présentent une succession de propositions qui témoignent de la diversité des approches de l’artiste. Ses débuts furent marqués par un intérêt prononcé pour la photographie qu’il aborda comme simple activité d’archivage destinée à documenter une pratique d’architecte avant qu’elle ne devienne le socle d’une réflexion qui le conduira à développer les multiples facettes d’une pratique polymorphe et boulimique — il fut tour à tour vidéaste, théoricien ou rock critique. Un des meilleurs moments de l’exposition se situe dans la réunion de pièces rares de ses grands aînés : Walker Evans, Eugène Atget ou encore Gordon Matta-Clark (que Graham a côtoyé à New York) qui, comme lui, déployèrent une activité compulsive de photographe avant qu’elle ne s’autonomise pour Evans et Atget ou qu’elle n’influe directement sur le travail de sculpture urbaine comme ce fut le cas pour Matta-Clark. Au dernier étage sont réunies quelques-unes parmi les maquettes les plus importantes de l’artiste — certaines ayant donné lieu à de réelles architectures, comme la place nantaise — d’autres étant toujours en attente de leur réalisation comme le célèbre Children’s Pavilion, conçu en collaboration avec Jeff Wall. L’ensemble permet de mieux cerner la continuité d’une pratique orientée vers les jeux de transparence et de semi-opacité que l’on retrouve déjà à l’œuvre dans ses premières vidéos et qui ne cesseront de s’affiner dans ses installations urbaines : un travail au final tout entier dédié à la recherche de ce que l’on pourrait définir comme une espèce de citoyenneté artistique du regard.

Dan Graham : anamorphoses et jeux de miroir à l’Espace Art Contemporain et au Musée des Beaux-Arts de La Rochelle du 11 juin au 21 septembre 2011, commissariat : Yannick Miloux.

Kaleidoscope/doubled, commande publique place François Mitterrand à La Rochelle.


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