r e v i e w s

Charlotte Moth

par Julien Verhaeghe

Pensée kaléidoscopique, Parc Saint Léger, Pougues-les-Eaux, 24.09 – 11.12.2016

Charlotte Moth, living images (1), 2015 – 2016, collection particulière ; living images (2), 2015 – 2016, collection Bernard Ruiz-Picasso. Photo: Aurélien Mole © Parc Saint Léger

Charlotte Moth accumule des photographies analogiques depuis 1999. La collection qui en résulte, le Travelogue, renvoie à des déambulations passées en révélant des paysages, des éléments architecturaux ou végétaux, parfois des espaces intérieurs, tandis que des allusions géométriques cohabitent avec des mains et des gestes. Une impression de justesse accompagne la solennité de ces images, ce qu’elles montrent semble figé dans le temps, oscillant entre mélancolie et élégance, alors qu’il n’est question finalement que de s’arrêter sur des choses a priori ordinaires.

Le Travelogue constitue l’une des trames de départ à l’exposition que présente le Parc Saint Léger, dont l’enjeu consiste à mettre en espace de telles images, en soulignant d’un côté la finesse du regard que Charlotte Moth exerce sur son environnement, de l’autre, la possibilité de démultiplier les cheminements visuels. En cela, il s’agit d’adopter une perception éclatée qui, plutôt que de s’arrêter sur la valeur intrinsèque des différents motifs, invite à considérer les intervalles et les connexions.

Dans le cadre de l’exposition, cette décomposition du regard se joue sur au moins deux niveaux. Celui, tout d’abord, des regroupements de photographies tapissant les murs et composant la majeure partie de ce qui est présenté. La série Choreography of the Image: Inserts (Substitute) se compose ainsi d’une dizaine de structures murales – des displays – associant des images autour d’une thématique spécifique : Lumière, Image, Livre, Nature, Atelier, etc. Extraites du Travelogue, ces images sont organisées de façon constellée, c’est-à-dire en s’articulant autour d’une thématique commune tout en affichant des différences formelles ou sémantiques. Décomposition du regard qui se joue ensuite au niveau de la scénographie, notamment à partir de l’espace central qui, de prime abord, peut sembler vacant. Celui-ci est cependant agrémenté de structures en bois situées en hauteur, lesquelles soutiennent des projecteurs diffusant des lumières d’ambiance. Une atmosphère colorée et chaleureuse en émane, son intégration à l’architecture locale évoque une mise en scène relative au monde du spectacle, là où sa position centrale permet d’imprégner l’ensemble de l’exposition de lumières immersives. Les photographies murales à la texture brillante, ou disposées sur ces displays légèrement inclinés et parfois réfléchissants, possèdent une consistance irisée, donc fonction du regard et des positionnements.

Charlotte Moth, Lurking Sculpture (Rotating Rubber Plant), 2016. Courtesy Galerie Marcelle Alix, Paris. Photo: Aurélien Mole © Parc Saint Léger

Ce qui donc est mis en avant est une logique de l’enchevêtrement pour laquelle chaque image est en mesure de résonner avec son autre ou avec l’ensemble qui la contient. Les lignes de lecture peuvent se démultiplier, car est favorisé un régime de perception s’appuyant sur la potentialité et la variabilité. De même, en passant par un regard divergeant et allant à l’encontre d’une idée de la narration unique et linéaire, les principes d’interprétation et d’identification sont malmenés, à l’image du film The Story of a Different Thought décrivant plusieurs façons de raconter une histoire, ou des deux Lurking Sculpture, impressions 3D de plantes d’intérieur dont l’une est accompagnée d’un mouvement de rotation à peine perceptible. Si l’une des difficultés que l’on rencontre lorsque l’on privilégie une logique de la multiplicité, à l’opposé d’une logique de l’unicité, est la possibilité de tendre vers un relativisme où tout se vaut, il semble néanmoins que la scénographie de Charlotte Moth parvienne à polariser une esthétique globale, dans la mesure où persiste la sensation d’assister à une recherche visuelle nourrie par une sensibilité évidente. De surcroît, la volonté d’agencer des éléments entre eux afin que s’enclenchent des lectures périphériques est toujours guidée par une logique classificatoire. Celle-ci, loin de diviser les différents éléments, permet au contraire de les corréler, ne serait-ce parce que se dessine une trame invisible mais cohérente, un « air de famille ». En raison d’un mode de fonctionnement procédant donc par analogie voire par comparaison, sans doute peut-on associer ces photographies aux regroupements taxinomiques qui s’appuient sur des principes de ressemblance et de similitude, rappelant avec le philosophe anglais David Hume qu’afin de combler les intervalles rapportant les objets entre eux, il est nécessaire de se fier à une forme d’imagination. Plus qu’un appel à l’imagination cependant, dès lors que le regard hésite entre diversité et unité, Charlotte Moth semble inviter le visiteur à produire une déambulation mentale qui, plutôt que de tendre à la flânerie et à la passivité, aspire à l’élaboration d’une trame globale, c’est-à-dire, peut-être, à une forme de pensée.

 


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