r e v i e w s

Charles Avery

par Aude Launay

Onomatopoeia Part I, Le Plateau, Frac Île-de-France, Paris, 27.05—8.08.2010

Onomatopoeia, capitale d’une île lointaine et pourtant formulée de manière parallèle à notre bon vieux continent, dont le nom signifie littéralement et tautologiquement « créer un nom ». De sa bien curieuse géographie symétrique, l’on retiendra qu’« il s’agit d’une île de taille moyenne située au centre du monde 1 », bordée par la Mer de Clarté et l’Océan Occlus, sise entre le Tropique des Oiseaux Plongeants et celui des Poissons Volants et pourvue de vastes régions montagneuses, le Phénomène du Noumène, espace supposé de présence du Noumenon.

Une île dont les débats philosophiques des autochtones sont devenus la principale attraction touristique, non parce que les grandes questions se seraient mises à passionner les masses, mais plutôt parce que les joutes verbales auxquelles elles donnent lieu dans les bars de la capitale sont assez spectaculaires et que leurs meneurs sont parfois devenus célèbres. C’est que chez les Islanders, la dialectique est devenue un mode de vie, elle se déroule indéfiniment, du matin au soir et du soir au matin, confrontant les opinions et raisonnements des membres des divers groupuscules de pensée en un éternel aller-retour entre tout et son contraire. A et non-A en deviennent vrais simultanément, les condamnant à un

Charles Avery, Untitled (Hat n°3: Solipsist), 2009, gouache sur carton

Charles Avery, Untitled (Hat n°3: Solipsist), 2009, gouache sur carton

relativisme forcé faisant se côtoyer logiciens et mystiques, rationalistes et empiristes dans un brouhaha fortement alcoolisé. On reconnaît les meneurs aux drôles de chapeaux qu’ils arborent, bien que parfois dessous ne se cachent que des touristes en ayant acheté des copies à la boutique de souvenirs. On en aperçoit aussi d’ailleurs portant à l’épaule un sac de la Biennale d’Onomatopoeia, dont la seconde édition s’intitule Everything is Real. C’est pourtant loin de l’agitation du port, dans les montagnes, que se livre une chasse sans répit au Noumenon, créature énigmatique qui incarne la vérité mais que personne n’a encore jamais vue et dont seule la foi de ses poursuivants fonde l’existence. « La vérité est comme la relation que l’on peut avoir à une créature, on peut l’approcher mais non la capturer, elle fait ce qu’elle veut en fin de compte », nous dira Avery à ce propos. Dans son monde, le lapin blanc de Carrol s’est mué en lièvre vicieux, les fleurs ne sont pas toujours alignées avec leurs tiges et la base des montagnes est plongée dans une brume perpétuelle dissimulant leur problématique non-adhérence à la surface courbe de l’île.

Depuis plus de cinq ans que Charles Avery se consacre à The Islanders, devenu son unique et protéiforme projet, il se joue des techniques classiques du dessin et du bronze et de son trait virtuose déploie un univers clos à la manière des fabulistes des temps anciens. Sous les traits d’un héros accostant en explorateur, il se fait narrateur d’un récit aux multiples variables presque spinoziste, il paraît même que « la caractéristique fondamentale de l’île consiste en une parfaite dichotomie des opinions sur toute proposition n’ayant que deux issues possibles […] mais bien évidemment les habitants sont tout aussi incapables de s’accorder là-dessus. 2 » Étrangement encadrée d’un prologue et d’un épilogue écrits, cette exposition métaphorique tire sa part poétique de ces hors-d’oeuvre littéraires tout en proposant une suite de pièces désopilantes au service de cette narration philosophico-utopique d’un Candide égaré sur une île des esclaves où règnent en maître les désordres de l’humain.

1. Extrait du catalogue de Charles Avery The Islanders An Introduction, Parasol Unit et Koenig Books, Londres, 2008.

2. Ibid.

Onomatopoeia The Port, livre d’artiste co-édité par Le Plateau / FRAC Île-de-France, Kunstverein de Hanovre, Ex3 Centre d’art contemporain de Florence et Koenig Books, Londres, 2010


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