r e v i e w s

Ce que Ceci n’est pas… n’est pas

par Patrice Joly

dossier LA

Une trentaine d’expositions, de rencontres, de colloques, de soirées de performances, d’échanges en tout genre, voilà en quoi consiste Ceci n’est pas… Art between France and Los Angeles. Pilotée par l’Institut Français, la manifestation multiforme a débuté l’année dernière avec « Lost in LA », l’exposition de Marc-Olivier Wahler au Barnsdall Art Park, et se poursuivra jusqu’en avril 2013 avec celle de Cyprien Gaillard au Hammer Museum, en annexant dans la foulée des événements comme Paris Photo Los Angeles qui ouvrira ses portes au même moment.

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Bien qu’à son origine il y ait l’Institut Français, Ceci n’est pas… n’est pas une « saison » de l’Institut qui, chaque année, rend hommage à une nation choisie en fonction de critères avant tout diplomatiques à travers une multitudes d’événements englobant toutes les disciplines mais une manifestation dédiée aux arts visuels axée uniquement sur la ville de Los Angeles : de grands musées comme le Hammer mais aussi des espaces plus modestes comme le LACE ou des lieux de résidence se sont vu confier la mission de se rapprocher de leurs homologues parisiens. Le fait que le programme se déroule sur plusieurs mois en rend l’appréhension plus difficile et empêche d’en avoir une vue d’ensemble. Cela dit, la présentation en avant-première de l’exposition de Cyprien Gaillard par Ali Subotnik ou la visite des studios Paramount où se déroulera Paris Photo LA nous ont permis de cerner un peu mieux les contours de cette vraie-fausse saison : Ceci n’est pas… n’a pas l’ambition d’une manifestation telle que Pacific Sandard Time dont l’objectif était de réécrire une histoire officielle de l’art américain en montrant l’importance des « découvertes » et des innovations plastiques en provenance de la côte Ouest tout au long des années soixante-dix et quatre-vingt[1] mais s’inscrit dans le sillage de ce mouvement et tente de participer de cette montée en puissance de LA en essayant d’accrocher le wagon de la scène française à la locomotive angelena. Certes, l’intention est louable mais il n’est pas sûr que les projets mis en place par les Français soient à la hauteur de l’enjeu : il manque une exposition d’importance qui mette en vis-à-vis une scène française émergente face à l’abondance de la production californienne (Cyprien Gaillard et Neil Beloufa ne peuvent à eux seuls assumer cette mission) et qui traduise la richesse des échanges et l’attention portée de ce côté-ci de la planète à la scène de la métropole californienne. C’est d’autant plus dommage car les galeries parisiennes font depuis longtemps une large place aux artistes angelenos dans leur programmation ; il aurait été judicieux de les mettre plus abondamment à contribution. Par ailleurs un des projets les plus excitants se trouve du côté du marché de l’art avec Paris Photo Los Angeles [2] qui, faisant le choix de s’implanter dans les studios Paramount avec une foire dédiée à l’image en mouvement, a toutes les chances de créer l’événement en venant combler un manque manifeste, Art Los Angeles Contemporary et Art Platform semblant bien peu dynamiques. Dans le même ordre d’idées, le travail effectué par certains galeristes, comme Frank Elbaz qui développe depuis quelques années des liens privilégiés avec des galeristes de LA et réussit à organiser avec eux, au moment de la manifestation, deux expositions d’artistes français – l’un émergent, l’autre confirmé [3] – semble une des pistes des plus intéressantes à suivre pour créer des échanges durables entre les deux scènes.

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LACE, vue de la façade / front view. Rideaux / curtains : La couleur des jours / The Colors of the Days, 2013, Marie de Brugerolle. Photo : Joshua White.

À l’instar de « Lost in LA », l’exposition de Marc-Olivier Wahler, qui propose de répliquer le principe de la fameuse série éponyme en accumulant les strates et les passages entre ces dernières [4], Ceci n’est pas… se présente comme une manifestation où se superposent différents niveaux pour favoriser les correspondances entre structures de même « importance » : ainsi de Machine Project et de Foryourart, non for profit structures, qui invitent Isabelle Le Normand de Mains d’Œuvres, de Public Fiction, autre non for profit space censé s’apparier avec son homologue parisien castillo / corrales ou encore de LACE, structure historique de LA qui accueille un projet de Marie de Brugerolle, « LA existencial », en attendant celui de Martha Kirszenbaum au printemps, et qui mijote dans ses arrière-salles un projet de think tank artistique très énigmatique sous les auspices de Piero Golia et de Marc-Olivier Wahler. Ici ce qui est original, c’est que les liens entre Paris et LA sont moins évidents que ceux qui unissent notre capitale à New-York, par exemple, et donc tout ce qui peut mettre en exergue une assise spécifique prend un autre relief dans ce contexte : ainsi le projet de Marie de Brugerolle qui prend appui sur la descendance de Guy de Cointet, artiste ayant séjourné longuement à Los Angeles où il a laissé une forte empreinte, rentre parfaitement dans la logique de Ceci n’est pas… tout comme celui de Martha Kirszenbaum de faire se rencontrer ces deux monstres sacrés que sont Henri-Georges Clouzot et Kenneth Anger dans LA cité du cinéma. Il est regrettable que l’association entre les bellevillois de castillo / corrales et Public Fiction n’ait pu déboucher tant ces deux structures déploient une activité tout à fait singulière dans des domaines assez proches comme ceux de la performance, de l’exposition et de l’édition en essayant de renouveler ces formats, le duo angeleno produisant notamment des publications qui accompagnent et prolongent la réflexion menée à l’intérieur de chacune de ses expositions [5]. En revanche, il est assez surprenant qu’échoie à Isabelle le Normand la tâche de représenter la jeune scène française dans trois événements concomitants, dans la galerie de Yann Perreau, Here is elswhere, à ForYourArt et à Machine Project : rien de moins sûr que la liste d’artistes mise en avant par la curatrice soit vraiment représentative de la scène française la plus percutante, encore faudrait-il un minimum de commissariat pour pouvoir en juger… Un autre temps fort à venir, mis à part Paris Photo LA que nous avons déjà présentée comme une alternative plus que crédible à Art Los Angeles Contemporary, est l’exposition de Cyprien Gaillard au Hammer Museum suite à sa résidence, en attendant celle de Pierre Huyghe l’année prochaine au LACMA et à condition de considérer cette dernière comme faisant également partie de Ceci n’est pas… D’ici là, d’autres manifestations auront vu le jour comme une série de rencontres entre architectes et artistes organisée par Francois Perrin, architecte français expatrié à LA : au vu de l’exubérance architecturale et de l’ambition artistique affichée par la capitale californienne, il y a fort à parier que de riches moments naîtront de ce programme intitulé Dialogues, dans la plus pure tradition d’échanges naguère initiée au sein du fameux salon de la Schindler House dans les années vingt [6]. C’est manifestement ce type de projet, instituant un dialogue sur le long terme et permettant d’identifier les zones de convergence, qui permettra d’installer dans la durée une reconnaissance réelle et réciproque entre les deux capitales.

  1. Pacific Standard Time, une manifestation organisée par le Getty Museum d’octobre 2011 à février 2012
    (Cf. article de Julie Portier in 02 numéro 60 : california-way).
  2. Paris Photo Los Angeles du 26 au 28 avril, Paramount Studios.
  3. Il s’agit de Davide Balula présenté chez François Ghebaly (« 1. Turn West / 2. Form a Circle with your Mouth / 3. Let the Sun Set In », du 25 janvier au 2 mars 2013) et de Bernard Piffaretti chez Cherry and Martin (« Report », du 12 janvier au 16 février 2013).
  4. Cf. entretien avec Marc-Olivier Wahler dans les pages suivantes.
  5. Public Fiction (Lauren Mackler, graphiste, et Andrew Berardini, curateur et critique d’art) prévoient cependant d’inviter des auteurs français dans le cadre d’un nouveau projet intitulé The Foreign Correspondent.
  6. Les rencontres auront lieu principalement à la Schindler House et à ForYourArt (voir le programme complet sur dialoguesproject.org).

What Ceci n’est pas… is not

Some thirty exhibitions, meetings, conferences and seminars, evenings of performances, and every manner of exchange: this is the stuff of Ceci n’est pas… Art between France and Los Angeles. Coordinated by the Institut Français, this multifaceted event got under way last year with “Lost in LA”, Marc-Olivier Wahler’s show at the Hammer Museum. It will continue until April 2013 with the Cyprien Gaillard exhibition, also at the Hammer Museum, co-opting as it goes such events as Paris Photo Los Angeles, which will open at the same time.

Although Ceci n’est pas… is a brainchild of the Institut Français, it does not represent a “season” at the Institut which, every year, pays tribute to a country chosen on the basis of criteria which are, above all, diplomatic, involving a host of events encompassing every discipline. Rather, it is a series of events dedicated to the visual arts focusing solely on the city of Los Angeles. Major museums like the Hammer as well as smaller venues like the LACE, and places of residency have been handed a brief that they become more in tune with their Parisian counterparts. The fact that the programme spans several months makes it harder to grasp as a whole, and hampers any overall view of it. This said, the preview introduction of Cyprien Gaillard’s show by Ali Subotnik, and a visit to the Paramount studios where Paris Photo LA will be organized have given us a chance to get a slightly better idea of the outlines of this genuine pseudo season. Ceci n’est pas… does not have the goal of a show like Pacific Standard Time, whose purpose was to re-write an official history of American art by showing the importance of the “discoveries” and visual innovations coming from the West Coast throughout the 1970s and 1980s [1]. Rather, it comes in the wake of that movement and attempts to be part of that ascendancy in Los Angeles by trying to hitch the wagon of the French scene to the LA locomotive. The intention is nothing if not laudable, but it is not a given that the projects set up by the French people involved are up to the challenge. What is missing is a significant exhibition comparing an emerging French scene with the cornucopia of Californian output (Cyprien Gaillard and Neil Beloufa cannot assume this task unabetted), and conveying the wealth of exchanges and the attention paid on this side of the pond to the scene in the Californian metropolis. And more’s the pity because, for many years now, Paris galleries have been earmarking plenty of room for LA artists in their programmes. It would have been a shrewd move to get them to make a more plentiful contribution. What is more, one of the most exciting projects entails the art market with Paris Photo Los Angeles [2], which, by choosing to set up shop in the Paramount Studios with an art fair dedicated to the moving image, has every chance of creating the main event by filling in an obvious gap—for Art Los Angeles Contemporary and Art Platform both seen signally undynamic. In the same register, the work being undertaken by certain Parisian gallery owners, such as Frank Elbaz, seems to be one of the most interesting avenues to follow, in order to create lasting exchanges between the two art scenes. For some years, Elbaz has been developing special links with LA gallery owners with whom, at the moment of the event, he managed to organize two exhibitions of French artists—one emerging, the other established. [3]

Like Marc-Olivier Wahler’s exhibition, “Lost in LA”, based on the idea of replicating the principle behind the famous eponymous series by accumulating the strata and passages between these latter, [4] Ceci n’est pas… is presented like a show in which different levels are overlaid to encourage liaisons between similarly “important” structures. So we have Machine Project and ForYourArt, both not-for-profit organizations, which are inviting Isabelle Le Normand from Mains d’Œuvres; Public Fiction, another not-for-profit venue supposed to join up with its Parisian counterpart castillo/corrales; and LACE, a historic LA organization accommodating a Marie de Brugerolle project, “LA existencial”, pending Martha Kirszenbaum’s project in the spring, and concocting in its back rooms a very enigmatic think-tank project under the auspices of Piero Golia and Marc-Olivier Wahler. What is original here is the fact that the connections between Paris and LA are less obvious than those between our capital and New York, for example. So anything that might highlight a specific base takes on another dimension in this context. Marie de Brugerolle’s project, which is based on the descendants of Guy de Cointet, an artist who spent many years in Los Angeles, where he left a distinctive mark, thus fits perfectly in the logic behind Ceci n’est pas…, just as Martha Kirszenbaum’s does, getting those two superstars, Henri-Georges Clouzot and Kenneth Anger, to meet in LA, film city. It is regrettable that the association between the Belleville people behind castillo/corrales and Public Fiction has not managed to lead to anything, particularly because both these organizations are developing a thoroughly special activity in areas as closely related as those of performance, exhibitions and publishing. They have been trying to revive these formats in new ways, with the LA twosome producing, in particular, publications which go hand-in-hand with the exhibitions, and extend the line of thinking at work within each one of them. [5] On the other hand, it is somewhat surprising that it fell to Isabelle Le Normand to represent the young French scene in three concomitant events–in Yann Perreau’s gallery, Here is Elsewhere, at ForYourArt, and at Machine Project. Nothing could be less sure than the list of artists put forward by the curator being seen as truly representative of the most striking elements of the French scene, although it would need some minimal curating to be seen this way… Another imminent significant moment, apart from Paris Photo LA, which we have already introduced as a more than credible alternative to Art Los Angeles Contemporary, is the Cyprien Gaillard exhibition at the Hammer Museum, following his residency, pending the show of Pierre Huyghe’s work next year at the LACMA, provided that this latter is regarded as also being part and parcel of Ceci n’est pas… Between now and then, other shows will have seen the light of say, such as a series of encounters between architects and artists organized by François Perrin, an expatriate French architect now based in LA. Given the architectural exuberance and the artistic ambition being displayed by the Californian capital, we can wager that several rich moments will come about from this programme titled Dialogues, in the purest tradition formerly ushered in within the famous Schindler House salon in the 1920s. [6] It is clearly this kind of project, introducing a long-term dialogue and helping to identify areas of convergence, which will make it possible, over time, to establish a real and reciprocal recognition between the two capitals.

  1. Pacific Standard TimePacific Standard Time, an event organized by the Getty Museum from October 2011 to February 2012 .
    (Cf. the article by Julie Portier in 02 no 60 : california-way).
  2. Paris Photo Los Angeles from 26 to 28 April, Paramount Studios.
  3. Involved here : Davide Balula being shown at François Ghebaly (“1. Turn West / 2. Form a Circle with your Mouth / 3. Let the Sun Set In”, from 25 January to 2 March 2013) and Bernard Piffaretti on view at Cherry and Martin (“ Report”, from 12 January to 16 February 2013).
  4. Cf. the interview with Marc-Olivier Wahler in this issue.
  5. Public Fiction (Lauren Mackler, graphic artist, and Andrew Berardini, curator and art critic) is nevertheless planning to invite some French authors as part of a new project titled The Foreign Correspondent.
  6. The encounters will mainly take place at the Schindler House and at ForYourArt (see the complete programme on dialoguesproject.org).

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