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Au loin, une île !

par aurelie tiffreau

Frac Aquitaine, Île vécue, île rêvée,

« Au loin, une île ! » est une exposition qui se propose d’étudier la scène artistique britannique en l’abordant par le biais d’une image commune aux artistes : l’île. Ce n’est pas tant son fantasme – petit banc de sable surmonté d’un cocotier – qui est présenté ici que l’idée que s’en font les artistes. Malgré une présentation quelque peu impersonnelle et un manque de clarté de certains cartels, le propos de l’exposition est original et exploré de manière riche et précise.

Lieu de confrontation entre la terre et l’eau, l’île engendre un sentiment de sublime que Susan Hiller semble vouloir conjurer avec Dedicated to the Unknown Artists. À partir d’une collection de centaines de cartes postales de mer démontée s’écrasant sur les côtes de la Grande-Bretagne, l’artiste établit des grilles permettant de traiter de manière systématique leurs données (provenance, date, message). Elle va jusqu’à inscrire sur une carte du pays les lieux représentés ou photographiés. Hiller catalogue les croyances populaires liées à l’insularité et, par cette démarche résolument conceptuelle, les annihile et se libère de l’emprise physique du paysage. Jessica Warboys, en revanche, offre aux éléments un support à leur expression en immergeant de longues étoffes couvertes de pigments dans la mer. Pliées, enroulées, nouées, ses Sea Paintings sont soumises à l’action de l’eau puis du vent qui créent des motifs colorés. Ces longues toiles reposant en partie sur le sol s’inscrivent dans l’espace du spectateur qui, comme face à un instantané du paysage, éprouve véritablement un sentiment de sublime. Il est cependant regrettable que les œuvres d’Hiller et de Warboys, abordant une thématique commune, ne soient pas mises en parallèle par l’accrochage.

Marc Camille Chaimowicz Arch, 1977-2011. Production Frac Aquitaine. Courtesy Cabinet, Londres. Jessica Warboys Sea Painting, Dunwich, Summer 2011. Production Frac Aquitaine avec le soutien de l’Institut culturel Bernard Magrez. Courtesy Jessica Warboys / galerie Gaudel de Stampa, Paris.

D’autres œuvres présentent l’île comme un lieu imaginaire. Ainsi, si dans le film Island, Amalia Pica dessine un îlot dans la neige, ce poncif est vite évacué au profit de la dimension performative de l’acte de création : la temporalité crée le sens car elle matérialise la construction d’un imaginaire et d’un ailleurs. Ce dernier est également le sujet de la photographie de Marc Camille Chaimowicz, Man Looking out of Window, for S.M. On y voit l’artiste regardant par la fenêtre de son appartement et atelier londonien, lieu de refuge mais également de solitude, où il vécut pendant plusieurs années, presque coupé du reste du monde. Mais, comme sur une île où la folie liée à l’isolement n’est jamais loin, les frontières entre vie et art, réalité et fiction se brouillent dans l’œuvre de Chaimowicz. Ainsi la sculpture Arch, présente à la fois dans la photographie et dans l’espace d’exposition, souligne la cœxistence de deux temporalités — relevant à la fois du passé et du présent mais aussi du réel et de l’imaginaire — et révèle l’ambigüité de l’île, lieu géographique certes mais peut-être avant tout espace mental.

Si l’île peut être paradis, elle peut également être prison comme le montre si bien l’installation d’Uriel Orlow. The Short and the Long of It 6.0 prend pour sujet l’immobilisation en 1967 de quatorze cargos de nationalités différentes dans le Grand Lac Amer situé sur le canal de Suez. Ce blocage, conséquence de la guerre des Six Jours, immobilisa les navires pendant huit ans. Le dispositif d’Orlow souligne à quel point le temps est demeuré comme suspendu pour ces hommes : une vidéo montre la poussière d’une explosion se développant de manière extrêmement ralentie dans les airs, tandis qu’au premier plan le clapotis à la surface du lac a conservé son rythme normal.

En s’achevant sur cette œuvre inversant les valeurs de l’île, ici lac entouré de terre, le FRAC explore les multiples aspects et dimensions de ce motif poétique qui, au final, ne peut être défini que comme un ailleurs à un certain moment donné. Peut-être la fondation Ricard nous en fera-t-elle découvrir d’autres en janvier puisqu’elle accueillera le second volet de cette exposition avec une programmation légèrement différente, excluant les artistes plus historiques pour se concentrer sur la jeune génération.

 

Au loin, une île !, au Frac Aquitaine du 30 septembre au 17 décembre 2011. À la Fondation d’Entreprise Ricard du 10 janvier au 11 février 2012.

Commissariat : Marie Canet et Vanessa Desclaux

Avec : Louis Benassi, Marc Camille Chaimowicz, Susan Hiller, Bethan Huws, Ian Kiaer, Uriel Orlow, Amalia Pica, Gail Pickering, Jessica Warboys.

 

 

 

 

 

 

 


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