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Antoine Dorotte, « Analnathrach »

par Bruno Peinado

Antoine Dorotte et bis repetita.

Antoine Dorotte, Antoine DOOOrotte, antoine dorotte, antoineee DDDorottte, aaaantoine dOORRRRROtte, AAAAAAntoine Ddddddorooooote, Antoine DorrrrOOtte, Antoine Dorotte .

Comme Antoine Doinel, dans Baisers volés de Truffaut qui, en répétant son nom, cherche à se faire un nom, à se faire à son nom et à se faire à l’altérité qu’incarnent les figures féminines de Fabienne Tabard et Christine Darbon, Antoine Dorotte aborde le monde par la répétition, le miroir et le pouvoir incantatoire des formules magiques.

Que ce soit par des gestes minutieusement pensés dans un souci d’ingénierie poussée aux limites, ou par la répétition de formes plastiques qui, par un bégaiement, mettent en miroir des « objets » déjà portés par une certaine idée de la répétition, Antoine Dorotte est en mode bis.

Je m’explique quitte à me répéter : depuis quelques années, Antoine Dorotte élabore des systèmes de production de pièces complexes qui donnent à voir des structures complexes qui elles-mêmes donnent à penser leurs systèmes de production. Ce qui fait exposition c’est tout autant la pièce que les conditions de production de celle-ci.

Mais ce sont aussi tous les jeux en miroir de sens et de codes qui perturbent les notions d’œuvre, de production et d’atelier d’artiste. Ainsi, l’atelier est bien moins un lieu incarné qu’un espace symbolique à investir. L’atelier ou le chantier offrent des conditions de production qui mettent en jeu des réseaux de connivences où les possibilités de s’engager, de s’épuiser, de lier des amitiés et des affinités électives sont les bases d’un pacte passé avec le monde, c’est-à-dire l’idée de faire et de penser l’art comme un réseau pensant.

Une idée humaniste de l’atelier qui m’évoque un certain désir quattrocento en itinéraire bis.

Il y a toujours chez Antoine Dorotte, une machinerie qui joue avec les limites de l’humain, une machinerie qui disparaît lors de l’exposition mais qui existe par les projections de nos imaginaires. Un espace laissé ouvert au désir et qui n’existe que parce qu’il est ouvert.

Un tour de force doublé d’un tour de magie et l’on sait combien les sortilèges savent nous troubler par la répétition.

Aussi ce n’est pas un hasard si l’envoûtante exposition de 40 m3 est titrée d’une formule magique de Merlin l’Enchanteur tirée d’Excalibur : « Analnathrach », soit littéralement le souffle du serpent en gaélique. Il est question à Rennes d’un serpent qui se mord la queue, mais on peut y entendre aussi par allitérations le trash de l’analogique, ou de l’analogie altérée.

Il y est question de pièces qui, comme les figures des rouleaux des vagues hawaïennes, s’enroulent sur elles-mêmes pour mieux parler du monde.

Il y est question d’apparition et de disparition.

Il y est question de boule mystérieuse de zinc qui comme un arroseur arrosé s’asperge d’acide en circuit fermé vers une obscure révélation.

Il y est question d’un mur de brumes comme le zinc d’un comptoir ou d’un toit qui mimerait le gris du ciel, il y est question d’un souffle d’acide qui transperce les murs, il y est question d’un film qui jamais ne réussit à montrer sa bobine, il y est question de l’art minimal rejoué ad libitum, il y est question de gestes répétés comme on rentre des tricks, il y est question de figures, il y est question de limites, il y est question de l’imitation, il y est question de peau et d’armure, d’écailles et de dragon, il y est question des limites à dépasser, il y est question de l’imitation à dépasser, il y est question d’amitiés, il y est question des autres, il y est question d’une histoire à construire, il y est question de dessins, il y est question de se faire au monde, il y est question d’un dessein, il y est question de moi, il y est question de vous, il y est question de se faire à son nom, il y est question de se faire un nom, il y est question de boucle.

Et de boucle à boucler.

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