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Ane Hjort Guttu, Urbanisme Unitaire

par Julie Portier

Le Quartier, Quimper, du 4 octobre au 11 janvier 2015

Le titre de la première exposition en France d’Ane Hjort Guttu (en association avec Play Time, quatrième édition des Ateliers de Rennes) gratte l’oreille comme un disque rayé ou un mot d’ordre révolutionnaire endurci par sa propre désillusion. Et l’artiste norvégienne n’a pas peur des mots qui fâchent pour pointer les signes de résignation idéologique. À la Kunsthall d’Oslo en 2012, à quelques encablures de la zone portuaire réaménagée en quartier d’affaire et de résidence de luxe par des architecte de la génération qui luttait pour l’égalité sociale dans les années soixante-dix, elle tendait de grandes bâches publicitaires portant le slogan : « Les riches devraient être plus riches ».

« Urbanisme unitaire » était le titre d’un texte paru en 1961 dans L’Internationale situationniste. Ici, il nomme d’emblée une paternité philosophique tout en informant du programme ambigu voire amphibien d’une œuvre qui tenterait de s’inscrire dans la lignée d’une révolution manquée. Ane Hjort Guttu est révoltée, cela ne fait aucun doute, et ne s’emploie pas à dénoncer des situations actuelles (bien connues) mais, semble-t-il, à chercher les moyens plastiques et la posture la plus juste pour énoncer et pratiquer cette indignation en tant qu’artiste.

Ane Hjort Guttu, Sans titre (La ville la nuit), 2013. Vidéo HD, couleur, son, 22 min.

Ane Hjort Guttu, Sans titre (La ville la nuit), 2013. Vidéo HD, couleur, son, 22 min.

L’échec de la ville idéale, ou plus, la perpétuation d’un modèle de discrimination sociale par l’urbanisme, est le thème d’une des salles de l’exposition au Quartier, qui montre les gravures de Gustave Doré publiées dans le Harper’s Magazine en 1872 à son retour de Londres, décrivant le contraste entre le mode de vie de l’aristocratie et les conditions de survie des classes populaires entassées dans des quartiers insalubres. L’opposition entre l’ombre et la lumière dans la gravure est le symbole et la caractéristique de l’inégalité sociale. Dans Quatre études sur Oslo et New York (2012), cette polarité s’explique clairement par la confiscation de la lumière des uns par les autres. À la fin du film, deux architectes à la retraite se remémorent l’abandon de la « loi sur l’ensoleillement », avant de se livrer à un dialogue cynique dont voici un extrait : « Réjouissons-nous que les riches s’installent ici, ainsi les pauvres pourront marcher dans leur ombre ».

Voici le motif allégorique déployé dans l’exposition d’Ane Hjort Guttu : les humbles sont relégués dans l’ombre, la masse muette habite la nuit, côté obscur d’où la révolte pourra peut-être se lever. Le constat affligé de l’empire du capitalisme, du spectacle et des simulacres – dans la pièce sonore Charlotte et Pierre (2014) Charlotte le dit : « Quand je regarde le monde, je ne le vois plus » – contiendrait-il l’espoir d’un reversement ? Non. Mais le réveil de quelques individus est perceptible, comme les corps dansants des deux enfants sur le quai du métro, aspirés par le mensonge euphorique des publicités qui s’animent sur les écrans plats. En mimant la pirouette d’une bouteille de soda, paradoxalement, ils paraissent sortir de leur coma de consommateurs (Les adultes, 2014). La désaliénation ne pourra avoir lieu que dans l’obscurité. C’est ici que l’éprouve l’artiste anonyme rencontrée dans le film Sans titre (La ville la nuit) (2014), qui a gagné son intégrité artistique et politique dans la marge et l’invisibilité. Depuis vingt ans, dans le renoncement à toute vie sociale, elle nourrit une collection secrète de dessins abstraits référant à ses dérives nocturnes. Le film, qui discrédite furieusement la possibilité de l’inscription d’un art critique dans la société, est aussi déroutant qu’un autre entretien filmé avec un enfant déconcerté par l’ensemble des règles qui contraignent son existence (La liberté requiert des personnes libres, 2011, présenté en parallèle à la Biennale de Rennes). Ces deux personnages sont des « démobilisés » selon François Piron qui signe un texte éponyme dans l’édition parue pour l’exposition. La démobilisation s’oppose à la mobilisation réclamée par l’administration de crise, prétexte à la cession de certaines libertés, soit une non-participation.

Ane Hjort Guttu, Sans titre (La ville la nuit), 2013. Vidéo HD, couleur, son, 22 min.

Ane Hjort Guttu, Sans titre (La ville la nuit), 2013. Vidéo HD, couleur, son, 22 min.

Ces hypothèses posées, la stratégie de Ane Hjort Guttu dans l’espace public est plus complexe, une pertinence que rend assez mal l’accrochage des affiches autour de la maquette de Sculpture Police (2008). Cette proposition fut refusée comme l’ont été les bâches « Les riches devraient être plus riches » qui devaient être placées sur la gare d’Oslo appartenant à des promoteurs immobiliers. Dans l’entretien avec Keren Detton, directrice du Quartier, l’artiste commente : « Généralement, ces gens veulent de « l’art provocateur », mais quand ils l’obtiennent, ils se sentent très provoqués ». La maquette documente une commande pour le parc d’un poste de police. La sculpture proposait d’écrire le mot « politi » (police) en lettres de béton en avant-plan du bâtiment, comme une réponse tautologique ou une innocente redite feignant le manque d’inspiration. Mais son intention étant de renchérir le signe autoritaire, les tenants se sont vus obligés de refuser, embarrassés dans l’argument de leur inacceptation d’une œuvre répondant trop directement à leurs attentes. La « situation » n’a pas lieu, mais son renvoi prémédité en est une.

 


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