r e v i e w s

Alan Fertil & Damien Teixidor

par Julie Portier

Arcane Vanilla, 40mcube, Rennes, du 12 avril au 12 juillet 2014.

Il fait chaud. Les rayons du soleil transpercent la verrière, viennent lécher des formes tarabustées, flattant d’un reflet suintant leur badigeon de teinture marron. Ces trois monstrueuses souches s’efforçant à faire (bonne) figure, se dressent dans un bain de lumière blanche, comme des sculptures classiques, sur leurs socles massifs plaqués de mosaïque turquoise — à moins qu’il ne s’agisse de grands bacs à fleurs voulant évoquer un rebord de piscine car, à l’exemple des chefs-d’œuvre de décoration pour centres commerciaux, la fascination tient en partie à l’hermétisme de l’intention (Arcane Vanilla).

Témoignant d’un sens aigu de l’équilibre en matière d’agencement paysagers, des bannières en pvc imprimé agrémentent cette perspective en offrant autant d’évocations composites d’un ailleurs primitif et tropical — un silex, une gousse de vanille, une aile de perroquet (Greetings From Fiji). Et ces totems synthétiques ont beau recycler dans une recette trop facile des images égarées sur la toile, cornées par des décennies passées au service marketing des rêves d’exotisme, le charme opère, autrement dit, on tombe dans le panneau. De même, le murmure cristallin de ce bénitier mal dégrossi qui trône au centre de la pièce comme une rocaille dans le jardin d’un apprenti carreleur, ce petit clapotis d’eau douce que l’on entend dans les sanitaires des restaurants asiatiques les plus raffinés, nous procure, avec l’infaillibilité d’un réflexe pavlovien, une fraîche sensation d’évasion.

À 40mcube, Alan Fertil & Damien Teixidor confirment leur talent pour ambiancer les lieux avec peu de moyens, un savoir-faire volontairement approximatif et des ingrédients défraîchis. Mais l’efficacité de la recette est assez agaçante pour être remarquable. Aussi, on pourra toujours relever les indices de certains tropismes générationnels qui s’expriment non seulement dans les occurrences d’images de palmiers et autres best-sellers de l’iconographie californienne des années quatre-vingt-dix, mais plus largement dans une pratique du collage plutôt esthétisante voire fashionable de ces références West Coast patinées et autres registres du vernaculaire ; à quoi s’ajoute chez le duo bruxellois une passion du skateboard intégrée à leur pratique qui oblige chacune de leurs sculptures a être skatable — pour preuve, les traces de gomme noire sur les margelles de piscine. Mais on pressent ici une originalité critique qui reposerait peut-être sur cette désinvolture ou, davantage, sur une poétique de l’analogie : ne ce serait-ce que l’effet produit sur nous par cette oasis de pacotille, objectivement monstrueuse mais aussi salvatrice que ses homologues installée au centre des malls pour ne permettre que plus d’endurance à l’acheteur potentiel. Est-ce à dire que l’exposition d’art contemporain dépendrait d’un tel complot ? Ou bien cette expérience décontractante pourrait-elle nous faire envisager la visite d’exposition comme une dérive aérée, où l’on serait peu regardant sur l’authenticité du décor ? La pratique même de l’exposition, ses codes et ses attentes, est de toute évidence le sujet posé en sous-texte de ce ruissellement zen. Et la scène a des témoins. Ce sont ces têtes de bois sans visage, ornées de foulards en soie bariolée, accrochés en ligne le long des murs comme des portemanteaux ou des masques dans un musée d’art premier (Homeboyz). Elles renferment comme un mystère cette ambivalence propre aux œuvres de Fertil & Teixidor qui leur confère souvent cette présence troublante : les têtes aveugles nous regardent pendant que, transportés par ces stimuli exotiques, l’on se demande enfin où l’on a mis les pieds.

Voilà une autre particularité à noter dans le rapport aux sites de Fertil & Teixidor, et notamment aux ruines modernes qui, comme d’autres, les fascinent. « Arcane Vanilla » ne réfère pas à un autre site mais fait émerger ici un lieu, par l’hybridation des souvenirs et des émotions liés à deux ailleurs localisés, d’une part The Pit à Venice Beach, skatepark mythique des années quatre-vingt / quatre-vingt-dix et, de l’autre, Las Posas, un parc de sculptures extravagant conçu par le poète surréaliste Edward James dans la jungle mexicaine (sous cet angle, les assemblages verticaux sur les bannières en plastique pourraient revendiquer l’héritage du cadavre exquis avant le post-Internet). C’est un espace ancré mais imprécis, dépaysant et familier, inscrit dans une temporalité confuse, préfiguration ou archéologie. Et plus subtile encore est cette manière de produire une émotion en transposant un lieu singulier, mythique et extraordinaire, dans un site qui réfère explicitement aux « non lieux » (tels que définis par Marc Augé) multipliés à l’identique dans la réalité la plus prosaïque et monotone, celle qui n’a de cesse de vendre du rêve.


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