r e v i e w s

Acclimatation à la Villa Arson

par Patrice Joly

Climatothérapie

À première lecture, on pourrait penser qu’Acclimatation est une exposition de circonstance, surfant sur la vague du catastrophisme ambiant et de ce nouveau politically correct qui se met en place tranquillement sous la bannière d’un Al Gore auréolé de son prix Nobel de la paix tout neuf. L’année dernière, la fondation Sandretta re Rebaudengo à Turin accueillait une exposition au titre un brin provovateur : Greenwashing, ou comment faire d’une pierre deux coups quand on est une entreprise futée, se concilier les bonnes grâces d’un public sensibilisé tout en préparant le terrain juteux de la nouvelle économie verte. Avec la bonne idée de ne pas tomber dans les écueils d’une exploitation facile des effets d’attraction/répulsion, l’exposition inaugurait une série de propositions sur un thème qui ne va sûrement pas tarder à déferler, tout en mettant clairement les pieds dans le plat de ce qu’il faut appeler une nouvelle idéologie. On sait parfaitement que les plus farouches donneurs de leçons sont ceux qui savent en tirer parti à un moment ou un autre. L’intelligence de Greenwashing fut au moins de déjouer ces scénarii cousus de fil blanc en pointant la dérive potentielle du toujours suspect discours du désintéressement. D’une certaine manière, Acclimatation se situe dans la même veine que Greenwashing, c’est-à-dire une exposition qui cherche à déminer le terrain facile de la thématique tendance pour la tirer vers d’autres questions peut-être plus sensibles et plus « durables » esthétiquement. C’est un peu la gageure de l’exposition curatée par Bénédicte Ramade à la Villa Arson de neutraliser ces mécanismes d’abus de pouvoir discursif par l’envoi de petits missiles homéopathiques anti sidération comme par exemple ces pièces du duo BP, miraculeusement exhumé de leur oubli médiatique pour venir nous offrir ces merveilleuses machines parfaitement huilées à ce bon vieux liquide de vidange, tout aussi parfaitement visqueux que foncièrement séduisant : comment se jouer de nos peurs postmodernes en s’appliquant la piqûre de rappel de leur inoffensivité. Du reste, c’est une véritable ligne conductrice de cette exposition au parcours un tantinet trop didactique de créer constamment des espèces des contre-feux à l’hystérie ambiante : ainsi, au chapitre de la biologie tératogène, la « biche » de Carlee Fernandez, en poussant résolument le bouchon de l’expérimentation absurde, finit par retourner contre lui-même le scénario de la monstruosité et parvient à créer une forme aussi grotesque que réjouissante ; de même que la voiture à pédales de Michel Broin, qui, si son principe se mettait réellement à prendre, pourrait susciter de véritables aberrations circulatoires et des difficultés insurmontables. Chaque discours de Cassandre, semble dire la curatrice, peut se retourner comme un gant ; chaque remède miracle, chaque injonction rédemptrice recèle une face caché qu’elle s’évertue à mettre en lumière.

Mais au-delà de cette démonstration par l’absurde, ce qui est visé ici et qui atteint parfaitement sa cible, c’est l’hypothèse de la séduction antithétique, de la beauté du diable ; à l’instar de ces pièces de Mariele Neudeker, sorte de micro cauchemars climatiques mis en conserve, dont la beauté des petites catastrophes ainsi stabilisées nous hypnotise, ou encore la série de photos d’Eve-Andrée Laramée qui réussit tout aussi efficacement à nous restituer la magnificence de ces hinterland abandonnés, définitivement « pollués » par toutes sortes de maltraitements. Non pas que la démonstration se résolve à une espèce de catalogage de toutes ces piss flowers qui nous sont promises ; au contraire, ce qui est parfaitement réussi c’est la démonstration de l’impossibilité ou de l’irrecevabilité des critères du politically correct en matière d’esthétique. Là où cela fonctionne encore le mieux c’est quand les pièces semblent se dérober à tout principe de cadrage trop strict : ainsi de cette vidéo extraordinaire de Donna Colon où une cohorte de fourmis légionnaires se voit salement possédée par l’artiste qui réussit à infiltrer parmi les colis de cette armée de mini sherpas de non moins minuscules étendards de tous les pays formant une improbable manifestation parfaitement cosmopolite.

Acclimatation, une exposition de Bénédicte Ramade, à la Villa Arson, du 31 octobre 2008 au 1er février 2009. Avec Gabriela Albergaria, Pascal Bircher, BP, les frères Chapuisat, Donna Conlon, Marti Cormand, Valère Costes, Michel de Broin, Carlee Fernandez, Peter Goin, Pearl C. Hsiung, Petter Johannisson, Janice Kerbel, Vincent Kohler, Emmanuel Lagarrigue, Eve-Andrée Laramée, Charles Lopez, Pierre Malphettes, Vincent Mauger, Mariele Neudecker, Miguel Palma, Gyan Panchal, Evariste Richer, Abigail Reynolds, Katrin Sigurdardottir.

bolivia

Donna Conlon, Natural refuge, 2003, vidéo 8’43’’, Courtesy : Galleria Giorgio Persano, Turin


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