r e v i e w s

Zoe Leonard: Survey

par Eliza Levinson

The Geffen Contemporary au MOCA, Los Angeles, 11.11.2018 – 25.03.2019

À Los Angeles, vieillir ouvertement est considéré comme honteux. La ville, criblée de panneaux publicitaires de médecins resplendissants vantant leur Botox, encourage allègrement les automobilistes à dissimuler les traîtrises de leur corps : ses plis cutanés et ses dents jaunies, ses pattes d’oie et ses vergétures. Los Angeles elle-même est constamment en plein lifting, démolissant ses briques éraflées et son stuc défraîchi pour que s’élève le verre clair et net, phénix somptueux émergeant des cendres. Qu’advient-il alors de la vérité, dévastée par une boule de démolition ?

Ainsi que le démontre l’œuvre de Zoe Leonard, présenté en ce moment en une rétrospective au MOCA de Los Angeles, ce qui a été zappé, plâtré et caché dans les annales de l’histoire laisse néanmoins des cicatrices. Dans l’œuvre de Leonard, c’est la fenêtre murée de la ville anonyme ou la carte postale jaunie du touriste anonyme qui occupe le devant de la scène, alignée et encadrée en une ode non conventionnelle à la mémoire. Alors que ses projets spécifiques portent sur des sujets variés — archives, littérature, nature, entre autres — Leonard revient sans cesse à la poésie particulière de l’usage : l’utilisation d’un objet dans le temps par un propriétaire mobile et mystérieux.

Robert (2001) prend ce concept au pied de la lettre. Pour cette pièce, l’artiste empile dix valises trouvées, un motif qui revient tout au long de l’exposition. Les valises sont parfaitement ordinaires, si ce n’est un peu rétro, dans des variations de brun, noir et beige ; une sorte d’attaché-case en un peu plus grand, aux poignées rigides et aux fermoirs dorés ou argentés. Chaque valise est unique, avec ses restes d’attaches étiquettes à bagages perdues depuis longtemps et sa matière élimée. L’une d’elles, située au beau milieu de l’empilement, se détache particulièrement : la plus grande et la plus carrée, d’un noir brillant aux détails bruns, portant les initiales M.M. solennellement gravées sur son côté droit. Les lignes nettes et droites de la gravure autoréférentielle incarnent à la fois la spécificité et l’anonymat de la vieille valise : un souvenir tangible et pourtant flottant, attaché à une identité insaisissable. En empilant cette valise avec neuf autres, Leonard remet l’objet individualisé en conversation avec la multitude ; une expérience tout en contraires qu’elle explore dans l’ensemble de son œuvre.

La pièce intitulée Survey (2009-2012) se compose de 6 266 cartes postales anciennes datant d’entre 1900 et 1970 et représentant chacune différemment les célèbres chutes du Niagara. Dans cette itération, les cartes postales ont été disposées en soixante-cinq piles sur une table de taille moyenne recouverte de papier paraffiné blanc. Aquarelles jaunies, photographies noir et blanc, certaines estampillées sur le devant, d’autres portant au dos des légendes dactylographiées ou manuscrites, mais toutes aux angles adoucis par le temps, les cartes postales, bien que dépeignant un sujet commun, ont été regroupées en fonction du point de vue qu’elles en présentent, formant comme une lentille brisée au travers de laquelle se dessine la mosaïque kitsch d’un lieu lointain : vues de dessus, d’en bas, de côté. Fracas de l’eau, au loin, mousse blanche bouillonnante, traînées nuageuses dans un ciel bleu clair.

Comme pour Robert, Leonard utilise ici des reliques de voyage usées par le temps pour évoquer des idées de mouvement, de propriété et de temporalité. La carte postale est une possession particulièrement éphémère, du moins pour son acheteur, car le plus souvent acquise dans le but de partager une expérience avec quelqu’un d’autre, c’est un « tu vois ce que je vois ? » adressé à quelqu’un qui n’était pas là. Sous sa simplicité trompeuse, la collection de cartes postales des chutes du Niagara utilise les souvenirs bon marché d’un lieu singulier pour renforcer la valeur perçue de ce dernier. Sinon pourquoi tant de visiteurs seraient-ils si enclins à acheter la reproduction de la cascade pour la transmettre à leurs proches ? Leonard encourage ainsi le spectateur à se demander pourquoi les chutes reçoivent une telle adulation, et, là encore, à interroger le sujet universel (le monument national, la carte postale produite en série) devenu personnel (choisi, complété, envoyé).

Leonard mène ses interrogations politiques plus loin et d’une manière plus personnelles dans l’une de ses œuvres les plus emblématiques, I want a president (1992), pour laquelle elle a dactylographié une lettre ouverte sur papier pelure translucide, une lettre dans laquelle elle envisage son leader idéal des États-Unis : « Une gouine », « une personne atteinte du sida »,  « qui a fait la queue à la clinique, au bureau des permis de conduire, au bureau d’aide sociale, qui a été au chômage et a reçu des indemnités, qui a été harcelée sexuellement, qui a été agressée en raison de son homosexualité et déportée », « qui… a eu une croix brûlée sur sa pelouse et a subi un viol », « qui a commis une désobéissance civile ». L’artiste conclut :

Et je veux savoir pourquoi ce n’est pas possible. Je veux savoir pourquoi on a commencé à apprendre à un moment qu’un président est toujours un clown : toujours un client et jamais une pute. Toujours un patron et jamais un ouvrier, toujours un menteur, toujours un voleur et jamais attrapé.

Ces vers sont, bien sûr, particulièrement significatifs en 2019, vers que je lirai le lendemain du jour où une Nancy Pelosi sardonique et en costume blanc applaudit avec condescendance le dernier clown en chef de notre pays, à Leonard et moi. Bien qu’I want a president soit moins dense sur le plan conceptuel que les photographies des chutes du Niagara et moins abstraite que Robert, elle incarne la question persistante de l’artiste (« Et je veux savoir pourquoi ce n’est pas possible. Je veux savoir pourquoi nous avons commencé à apprendre quelque part… »), sa fascination pour l’hégémonie et la pédagogie, son examen minutieux de ce qui sous-tend notre vie quotidienne. L’endurance d’I want a president témoigne de la constance de la thèse artistique de Zoe Leonard : relier le personnel et l’universel — les plaintes de l’invisible citoyen lambda envers le politicien trop reconnaissable bien que jamais le même — un message indémodable, usure et déchirures incluses.

Toutes les images: Zoe Leonard: Survey, The Geffen Contemporary at MOCA. Courtesy MOCA, Los Angeles. Photos : Brian Forrest.

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