r e v i e w s

Stephan Balkenhol

par Pauline Lisowski

Le Portique, Le Havre, 29.06  29.09.2019

Stephan Balkenhol sculpte à même le bois des figures humaines, de l’ordre du monumental ou du petit format. Il a choisi le bois d’abachi pour sa texture, sa couleur, semblable à celle de la peau. Le corps constitue le fil rouge de sa pratique et se retrouve autant par une présence de la figuration que par ses gestes de sculpteur. Ses œuvres sont nourries de l’enseignement d’Ulrich Rückriem et furent à contre-courant de l’art minimal au moment il s’est mis à sculpter. Par la figuration, il traite de l’importance de la relation entre la sculpture et l’espace. Ses figurent humaines, par leur répétition, nous amènent à nous y confronter comme dans un miroir.

Invité à exposer au Portique, Stephan Balkenhol s’est imprégné de l’architecture du Havre et de celle de l’espace d’exposition pour penser sa scénographie. Il réunit un ensemble d’œuvres qui présentent chacune une relation particulière à l’architecture, incitant le visiteur à vivre des situations à la fois familières et étranges.

Le spectateur est d’abord invité à plonger son regard dans deux bas-reliefs constitués d’images de paysage. En creusant à même le matériau, l’artiste met en lumière certains éléments de ces milieux naturels dont l’immensité provoque la sensation de pouvoir se perdre. L’un sert de décor à une figurine qui émerge d’un socle, Homme en chemise blanche et pantalon noir, motif récurrent chez Balkenhol. Par son positionnement, la sculpture de petite taille acquiert un caractère monumental. Relief au sol homme-femme — deux personnages, nus, une anamorphose — se révèle au gré du déplacement du visiteur. Cette œuvre laisse l’espace la faire exister.

Au fil du temps, l’artiste allemand a fait naître une famille de personnages, des anonymes qui marquent les lieux. Ses sculptures convoquent un va-et-vient du singulier au multiple, de l’unique au singulier, de la sculpture sur socle à l’œuvre qui prend forme selon les lieux. Ses personnages sculptés associent des références à l’histoire et une contemporanéité dans l’utilisation du bois. Est-ce un personnage réel, fictif, un autoportrait, un double de l’artiste ? Stephan Balkenhol sème le trouble en nous confrontant à ce personnage standardisé.

Un couple sculpté en relief, au mur, crée la surprise : les deux corps, de loin, sont comme des présences, apparitions qui habitent le lieu. Un autre parait être leur double sculpté dans l’espace d’une surface du bois. L’artiste allemand combine l’art d’inciser, de tailler dans la matière, à un travail d’aplat de la couleur.

En contrepoint de ses personnages, le thème de la nature, dans la série des Fleurs, l’amène à expérimenter autrement son matériau fétiche. Ses plantes font face à des portraits, gravures sur bois. Ses figures, plongées dans leur intériorité, reflètent chacune une personnalité.

Le corps et la citation se retrouvent dans un duo de sculptures qui font référence au Kouros, une statue de jeune homme datant de la période archaïque de la sculpture grecque. Les figures humaines semblent ici prendre vie au fur et à mesure des gestes de taille. « Le bois détermine le temps pour achever la sculpture. Il définit la juste résistance » précise l’artiste. Par son travail sur l’échelle et sur le rapport au socle, Stephan Balkenhol suscite une réflexion sur la manière dont l’individu peut acquérir une aura, une reconnaissance en tant que personne. Ses œuvres expriment une ambiguïté entre leur apparence familière et une certaine étrangeté.

Son bestiaire, présenté ici, est pour lui l’occasion de montrer qu’animaux et hommes font partie du même monde. Un portrait sculpté semble le gardien de ce zoo d’étranges bêtes de bois. Ce personnage, cet homme en chemise blanche et pantalon noir, nous suit tout au long du parcours. Face à lui, nous pouvons nous interroger sur notre place d’individu dans le monde.

Les œuvres de Stephan Balkenhol condensent différents temps, l’atemporalité de son personnage, la vie de son matériau naturel, l’histoire réelle, des références à des époques artistiques, et ouvrent vers d’autres récits.

L’exposition du Portique convie le visiteur à prendre différentes positions et à se laisser regarder par les anonymes qui lui livrent leur secret. Elle s’inscrit dans le cadre de la manifestation estivale « Un été au Havre ». Sur les façades des immeubles Perret de la rue de Paris, l’artiste a installé des céramiques qui répondent au rythme de l’architecture. Il poursuit là ses expériences d’installations dans l’espace public qui ont fait sa renommée depuis sa participation au Skulptur Projekte de Münster en 1987. Au Havre, même si ses figures nous troublent par l’effet de trompe l’œil, elles revendiquent leur statut de bas-relief, d’image de corps. Elles resteront en nos mémoires telles des présences fantomatiques à travers lesquelles nous nous sommes reflétés. Chez Balkenhol, l’anonyme frôle le singulier, l’aplat et le volume se rencontrent, dans un renouvellement constant d’un geste de sculpteur qui ne cesse d’apprendre du corps humain pour donner un souffle à ses personnages.

Toutes les images : Stephan Balkenhol, Relief, tête femme (beige), détail, 2010. Bois d’abachi peint, 80 x 60 x 2 cm. Courtesy de l’artiste et Deweer Gallery, Otegem, Belgique. Vue de l’exposition. © Le Portique centre régional d’art contemporain du Havre, 2019.


articles liés

Io Burgard

par Patrice Joly

Dancing Machines

par Ilan Michel

Automate All The Things!

par Aude Launay