r e v i e w s

Paul Pouvreau

par Patrice Joly

Le magazine des jours, Centre Photographique d’Ile-de-France, Pontault-Combault, 20.01 – 14.04.2019

Chocs visuels, paysages tronqués, jeux de correspondances, stratifications, accidents de parcours et parcours accidentés, trompe l’œil en série, le travail de Paul Pouvreau multiplie les perturbations dans le champ de la photographie pour signifier que la réalité qui nous entoure et qui façonne notre identité est de plus en plus colonisée par la prolifération des artefacts en tous genres et qu’il est de plus en plus difficile de faire la part des choses entre un réel « premier » et un réel « arrangé », entre fiction et non-fiction.

Pouvreau part du constat que notre environnement visuel — majoritairement urbain puisque dans les sociétés occidentales, 70% des personnes vivent dans les villes — est largement corrompu et remodelé par les multiples effractions de la publicité et autres sources de brouillage que sont les images géantes qui recouvrent les murs des chantiers ou encore les interventions « artistiques » au cœur des cités, les vitrines des magasins, le mobilier urbain, les housses des camions, ou même les sacs plastiques nomades qui eux aussi participent de cette déréalisation généralisée du monde (comme cet Étendard dont le titre même renvoie à ce devenir marchandise généralisé de la planète, au remplacement des oriflammes nationaux par les pavillons des firmes transnationales) : c’est dans cette « zone » qu’opère sa photographie, traquant ces parasitages, les mettant en scène, les surjouant, les arrangeant ou non lorsque la réalité, comme le dit l’adage populaire, « dépasse la fiction » et qu’il n’est pas même besoin de l’« augmenter. » Comme l’écrit le grand photographe italien Luigi Ghirri à propos de sa série Vedute : « c’est surtout dans les encadrements naturels que je suggère un geste : l’acte de photographier en tant que moment de connaissance. La photographie existe déjà dans le réel sous forme d’encadrements, de structures, de fenêtres, d’espaces dans lesquels l’intérieur et l’extérieur, l’ouvert et le fermé, se rejoignent. » Voilà une définition qui pourrait parfaitement convenir au Montreuillois tant ce dernier a conscience que l’acte de photographier est un acte de cadrage et de recadrage, d’exclusion par le hors-champ et d’amplification d’un déjà-là car, dans nombre de ses pièces, c’est la fenêtre préexistante qui est photographiée, ce sont ces ouvertures, ces découpes que la ville, le réel, pratiquent dans le champ de notre vision que Pouvreau se « contente » de photographier, redoublant de fait un « primo cadrage », ne faisant qu’insister et mettre en lumière ce dernier. Il en résulte un réel littéralement stratifié, comme s’il apparaissait voilé par des couches successives de réalités secondes qui, par endroits, à travers des failles « spatio-temporelles » en laissaient entrevoir d’autres, parallèles, concurrentes. La pratique de Pouvreau ne se situe absolument pas pour autant dans le domaine du fantastique ou d’un néo-surréalisme bien que ses téléscopages imagiers auraient pu séduire en leur temps un Breton ou un Lautréamont, attachés à décrypter d’énigmatiques rapprochements : l’artiste se situe plus dans la saisie non intentionnelle, spontanée, de phénomènes improbables ou tout simplement déroutants.

L’exposition au Centre Photographique d’Ile-de-France, « Le magazine des jours », aligne les divers aspects d’une pratique qui s’attache à décrire le monde qui l’environne, la banlieue de préférence donc, sans aucune mélancolie ni le moindre misérabilisme mais plutôt avec l’œil amusé de celui qui sait se réjouir des anomalies et des dysfonctionnements de ces fameux espaces périurbains qu’il arpente inlassablement. Avant tout, Pouvreau est un preneur d’instantanés, un entomologiste de rencontres impossibles qui tente de révéler non pas une vérité cachée mais la poésie du quotidien, du banal, l’humour qui se dégage de ces juxtapositions oxymoriques, à l’instar de cette photographie de façade de grand magasin du bâtiment —un de ses thèmes favoris— où une grille, qui surplombe le fronton, encadre dans les limites formées par les barreaux verticaux autant de pavillons dans le lointain, tandis qu’une enseigne, au premier plan, propose aux chalands des « rangements judicieux à prix malins » (Déclinaison, 2000), un peu comme si le réel produisait une critique spontanée et facétieuse d’une affirmation pour le coup dérangeante. Il y aussi cette chute d’un vase rempli de fleurs et dont les « rivières » éphémères nées de son basculement produisent d’inimitables drippings (Sans titre, 2009). Toute la pratique de Pouvreau pourrait se résumer dans cette manière de capter des micro scénarii, des ébauches de fictions où le réel se fait grinçant ou joueur malgré lui, venant infirmer les beaux discours de la publicité ou créer de superbes natures mortes… Pouvreau situationniste ? Plutôt toujours bien situé, du bon côté de l’appareil, du côté de l’envers d’un décor qu’il se plaît à retourner encore et encore. Mais l’artiste sait d’où il procède et d’où son art provient : le grand diptyque qui opère une césure dans l’exposition (Sage comme une image, 1997) fait inévitablement penser aux grandes compositions des classiques de la Renaissance, les Zurbaran et autres maîtres de la vanité. Photographie d’une table de cuisine, quasiment à taille réelle, elle témoigne de la difficulté de produire d’aussi grands « tableaux » photographiques d’un seul tenant autant qu’elle trahit une filiation qui la ramène aux grandes heures de la peinture classique et à ses jeux de renvoi, à ses dissimulations et autres masquages et à sa maîtrise du hors-champ bien avant l’heure de l’argentique.

Image en une : Paul Pouvreau, Étendard, 2003-2004. Courtesy de l’artiste.


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