Bob Nickas par Vincent Pécoil

par Vincent Pecoil

Bob Nickas

Par Vincent Pécoil

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Bob Nickas est critique d’art et organisateur d’expositions indépendant (peut-être le seul, d’ailleurs, pour qui cette dénomination soit appropriée). L’association des termes independent et curator n’a pas été inventée pour lui, mais elle ne devrait s’appliquer qu’à lui, si l’on tient compte du fait qu’à l’exception d’une courte période où il était « curatorial adviser » à PS1, à New York, Nickas n’a jamais vécu d’autre chose que de l’écriture et des expositions qu’il montait. (Les personnes à qui on accole généralement ce terme ne peuvent pas en dire autant, ayant en général un emploi fixe dans un musée leur permettant de poursuivre en parallèle une carrière « indépendante ».) L’une des contreparties de cette indépendance est le format en général assez modeste de ses expositions (avec quelques exceptions toutefois), analogue en cela aux productions « indépendantes » du cinéma et des labels de musique. D’ailleurs, après avoir collectionné les disques pendant des décennies, c’est fort logiquement que Nickas a monté son propre label, From the Nursery.

Il a également été le co-fondateur et le rédacteur en chef d’Index magazine, avec Peter Halley. La revue mélangeait le plus excentrique de l’underground et le meilleur du mainstream, privilégiant les interviews débridées et les comptes-rendus inattendus. Elle fût jusqu’à son départ l’une des meilleures dans son genre. (Mais au même titre qu’il existe des « artistes pour artistes », respectés par leurs pairs mais n’accédant presque jamais à une audience plus large, Index resta un magazine pour magazines, i.e. lu essentiellement par les journalistes et les rédacteurs d’autres magazines.) Bob Nickas avait rencontré Peter Halley en 1983, à l’occasion de l’exposition Science-Fiction que ce dernier avait organisée dans une galerie new-yorkaise. L’exposition reposait sur une inversion du white cube – une idée que Halley avait pioché dans un essai de Robert Smithson. Dans un espace entièrement repeint en noir (murs et plafond) étaient montrées des œuvres de Ross Bleckner, Donald Judd, et Richard Prince, notamment. « L’exposition offrait des enseignements importants pour moi, et notamment que les meilleures idées – aussi absurdes qu’elles paraissent – sont celles que l’on trouve toutes faites. Tout d’un coup, l’idée était de ne pas en avoir. » (1)

Son travail de curator va par la suite être un prolongement de l’art qui se situait au point de convergence de ses intérêts à l’époque – « vers un point situé entre l’art minimal, l’art conceptuel et le Pop art des années 60 », et le travail d’artistes comme Sherrie Levine et Richard Prince. « Il y avait pour moi une réelle correspondance entre les démarches réductivistes et conceptuelles, les objets ordinaires et la capture de quelque chose à son profit – le recadrage ou la re-présentation de quelque chose existant dans le monde. » (2) Pour accompagner cet art qu’il défend, ses expositions vont dès lors transposer le principe de l’appropriation au format de l’exposition elle-même, rejouant, avec d’autres protagonistes (et parfois les mêmes que les originales), des expositions comme The Art of the Real, ou When Attitudes Becomes Form. De cette période date également l’exposition Red (1986) – une exposition monochrome – sans thème, sans sujet, d’après une idée d’Olivier Mosset. Le monochrome, appliqué à l’exposition de groupe, est, avec le goût de son auteur, le principe générateur du rassemblement des pièces, sans l’intervention d’un thème ou d’une « idée » par rapport auxquels les œuvres seraient des illustrations.

(L’exposition sera, entre autres lieux, montrée au Consortium, à Dijon, comme plusieurs autres de Nickas, 1968 et Pictures of the Real World (in Real Time) notamment.) Plusieurs années après, les expositions C, puis W (des expositions dont tous les noms de famille des artistes commençaient respectivement par ces deux lettres) reconduisaient ce principe d’une exposition sans thème. Je me range avec plaisir désormais à l’opinion que les expositions n’ont pas à être à propos de quoique ce soit d’imposé aux œuvres exposées ; les expositions peuvent être tout simplement à propos des œuvres elles-mêmes. (3)

Récemment, Nickas a publié un recueil d’articles sous le titre de Theft Is Vision (« Le vol est une vision », ou est visionnaire – titre lui-même volé, comme il se doit), rappelant cette conviction qui est la sienne depuis le début.  La restitution de cette « vision », que ce soit par la photographie, la peinture, le ready-made, s’apparente effectivement au vol – au prélèvement d’une parcelle de la réalité. Comme une sorte de détective (4), Nickas a acquis la réputation de quelqu’un capable d’observer très tôt la qualité d’un travail de jeunes artistes, auxquel(le)s il reste fidèle. Parmi eux et dans le désordre des générations, on peut mentionner, entre beaucoup d’autres, Steven Parrino, Cady Noland, Laurie Parsons, Kelley Walker, Dan Walsh, John Tremblay, Trisha Donnelly, Lisa Ruyter, ou Maurizio Cattelan… (C’est une très longue liste)

L’observation des « vols » commis par les artistes suppose, comme dans les sciences expérimentales, un esprit préparé à accueillir la découverte. A la différence d’un nombre conséquent de critiques d’art, qui se satisfont d’un encéphalogramme historique plat et de la conscience politique d’un bulot, Nickas a une connaissance pointue de l’art des dernières décennies, et ne sépare jamais ce qu’il sait de l’art de ce qu’il sait du monde. Mais savoir ne suffit pas : pour pouvoir écrire sur quelque chose, l’écrivain doit y être allé, comme l’écrivait William S. Burroughs dans un de ses essais. En un sens, c’est aussi ce qui relie sa pratique d’organisateur d’expositions à la critique. « On comprend les gens avec plus de profondeur quand on est auprès d’eux, et cela est vrai également des œuvres d’art. » (5) Les expositions (comme la collection (6)) ont cette qualité d’impliquer une familiarité plus grande avec les œuvres. Nickas y est allé et, chose importante, en marchant. Nickas marche beaucoup, à un rythme que beaucoup considéreraient comme effréné. Une partie de son enseignement à Columbia consistait à emmener les étudiants se promener dans la ville. C’était aussi un parmi ses improbables « conseils de beauté et de santé pour le corps et l’esprit » (7) : « Marchez. » « Oui, il y a un bénéfice à en retirer d’un point de vue cardio-vasculaire, mais, plus important, pensez à la marche comme une forme de recherche pure. Quand vous marchez, vous pouvez regarder les vitrines et les gens. Quand vous marchez, vous voyez non seulement où vous êtes, mais vous inventez votre propre carte. »

Nickas fait toujours, lorsque c’est possible bien sûr, les choses à pied (voir des expositions, visiter des ateliers, aller à un rendez-vous…) – seul ou avec des amis. La marche facilite le type d’associations libres sur lesquelles reposent ses articles. Pour quelqu’un qui croit « … en ce qu’on appelle le hasard et la coïncidence, comme facteurs déterminants dans la vie » (8), la marche est une façon d’accueillir les idées qui viennent aux intersections. (Avoir une idée, c’est toujours mettre une chose en rapport avec une autre, que ce soit une idée avec une situation, ou une autre idée, une exposition, un événement… Toujours le croisement d’une chose avec une autre.) À l’intersection de beaucoup de choses, justement, « The Persistence of Abstraction », l’introduction de son dernier livre Painting Abstraction: New Elements in Abstract Painting (9) est un condensé d’un certain nombre d’idées plus anciennes de Nickas, reformulées, et d’autres nouvelles. Pas des opinions, ou des statements, mais des idées, c’est-à-dire des choses susceptibles d’être ramassées ou étendues, associées à d’autres, utilisées. Et il y en a beaucoup. C’est pourquoi tout le livre est à lire absolument pour quiconque s’intéresse à l’art de ces dernières années. Il est possible que cela ne change pas seulement votre manière de considérer l’art d’hier ou d’aujourd’hui, mais bien plus encore.

(1) Vivre Libre ou mourir, p. 87.

(2) ibid.

(3) op. cit., C, p. 120.

(4) voir Theft Is Vision, p. 12.

(5) in « Questions About Art Criticism: A Picture Is Worth a Thousand Words. Are a Thousand Words Worth a Thousand Dollars. ? », in Theft Is Vision, p. 206.

(6) Collection Diary, JRP-Ringier, 2004.

(7) « Health and Beauty Tips for the Mind and Body », in Index 1/98, Jan/Feb 1998, pp. 90-91.

(8) Vivre libre ou mourir, p. 85.

(9) Painting Abstraction: New Elements in Abstract Painting, éd. Phaidon, 2009.

Bob Nickas

Painting Abstraction: New Elements in Abstract Painting, Phaidon, Londres, 2009

Collection Diary, JRP|Ringier, Zürich. Diffusion en France Les presses du réel

Theft Is Vision, JRP|Ringier, Zürich & Les presses du réel. Collection « Documents ». Diffusion en France Les presses du réel

Vivre Libre ou mourir, Les presses du réel, 2000. Version anglaise (illustrée) : Live Free or Die

Les presses du réel, 2000

Pictures of the Real World (In Real Time). Catalogue d’exposition publié par Le Consortium, Dijon. Diffusion Les presses du réel

W, publié et diffusé par le Musée des beaux-arts de Dole.

Bob Nickas

By Vincent Pécoil

Bob Nickas is an art critic and freelance exhibition curator (possibly the only one, incidentally, for whom this description is apt). The combination of the terms ‘freelance’ and ‘curator’ was not invented for him, but it should apply only to him, if we consider the fact that, apart from a brief period when he was « curatorial adviser » at PS1, in New York City, Nickas has only ever lived from his writing, and the shows he has curated. (The people who are usually thus labelled can’t make the same claim, because, on the whole, they have a fulltime job in a museum which enables them to pursue a ‘freelance’ career in tandem.) One of the flipsides of this freelance status is the often somewhat modest format of the shows put on (with certain exceptions, nonetheless); as such, they are akin to « independent » movies and music labels. What is more, after collecting disks for decades, it was only logical that Nickas should set up his own label: « From the Nursery ».

He was also co-founder and chief editor of Index Magazine, with Peter Halley. The magazine mixed what was most eccentric about the underground with the best of the mainstream, with a preference for untrammelled interviews and unexpected reports. Until Nickas left,it was one of the best publications of its type. (But just as there are « artists’ artists », who are respected by their peers, but almost never gain access to a wider audience, Index was always a magazines’magazine. Otherwise put, it was read essentially by journalists and editors of other magazines.) Bob Nickas met Peter Halley in 1983, at the exhibition Science-Fiction, which the latter had organized at a New York gallery. The show was based on a reversal of the white cube-and idea that Halley had found in a Robert Smithson essay. An area painted completely black (walls and ceiling) became the venue for showing works by Ross Bleckner, Donald Judd and Richard Prince, in particular. « The show offered some important lessons for me, not the least of which was that the best ideas -no matter how seemingly absurd- were the ones you found. All of a sudden, the idea was not to have any (1). »

His subsequent work as a curator would be an extension of that particular art situated where his areas of interest at that time converged-« at a point between the Minimal, Conceptual and Pop art of the 1960s« , and the work of artists such as Sherrie Levine and Richard Prince. « There was a real correspondence for me between reductive and conceptual gestures, common objects and the taking of something as one’s own -re-framing or re-presenting something already in the world (2). » In order to go along with this art which he championed, his shows would thenceforth shift the principle of appropriation to the format of the exhibition itself, re-enacting, with other people (and at times the same as the original ones) exhibitions such as The Art of the Real and When Attitude Becomes Form. That period also saw the exhibition Red (1986-a monochrome show-which was theme- and subject-less, and based on an Olivier Mosset idea). Along with the taste of its author, and when applied to the group show, the monochrome is the main driving force behind the gathering of pieces, without the intervention of any theme or « idea », in relation to which the works are illustrations. (The exhibition was held at, among other venues, Le Consortium in Dijon, like several other Nickas-curated shows-1968 and Pictures of the Real World (in Real Time), in particular.) Some years later, the exhibitions C and W (shows where all the last names of the artists involved started with one or other of these two letters) reintroduced this principle of the theme-free exhibition. « I’m now happily of the opinion that shows don’t have to be about anything imposed upon the works of art that are in them; shows can simply be about the works themselves (3)« , he wrote.

Niklas recently brought out a collection of articles under the title Theft is Vision-the title itself having been stolen, as is only fitting-calling to mind the persuasion which he espoused from the word go. The reinstatement of this « vision », be it through photography, painting, or the readymade, actually links up with theft-with the removal of a bit of reality. Like a kind of detective (4), Nickas has acquired the reputation of someone capable of detecting at a very early stage the quality of young artists’ work-artists to whom he then remains loyal. Among them, in no particular generational order, we may mention, among many others, Steven Parrino, Cady Noland, Laurie Parsons, Kelley Walker, Dan Walsh, John Tremblay, Trisha Donnelly, Lisa Ruyter, and Maurzio Cattelan… (the full list is a very lengthy one…).

As in the experimental sciences, the observation of « thefts » committed by artists presupposes a mind prepared to accommodate discovery. Unlike a considerable number of art critics, who make do with a flat, historical encephalogram and the political consciousness of a whelk, Nickas has a state-of-the-art knowledge of the art produced over the past few decades, and, what is more, he never divides what he knows about art from what he knows about the world. But knowing isn’t enough: to be able to write about something, the writer must have been there, as William Burroughs wrote in one of his essays. In a way this is also what links his activities as exhibition curator to art criticism. « You understand people with greater insight when you are around them, and this is true for works of art as well« (5). Exhibitions (like collections (6)) have this quality of involving a greater familiarity with the works in question. Nickas has been there and-which is a significant point-on foot. Nickas walks a lot, at a pace which many would regard as frenetic. Some of the classes he gave at Columbia consisted in taking his students for walks in the city.  This was also one of his unlikely « health and beauty tips for the mind and the body » (7): « Walk« . « Yes, there are cardio-vascular benefits to be had, but, more importantly, think of walking as a kind of pure research. When you walk, you can window shop and you can people-watch. When you walk, you not only see where you are, but you invent a map of your own. »

Whenever possible, needless to add, Nickas always does things on foot (seeing exhibitions and shows, visiting studios, going to appointments…), either on his own, or with friends. Walking helps the type of free association which is the bedrock of his articles. For someone who believes « … in what we call chance and coincidence as determining factors in life… (8)« , walking is a way of accommodating ideas which spring up at crossroads. (Having an idea invariably means putting one thing in relation to another, be it an idea and a situation, or another idea, an exhibition, or an event… Always one thing being crossed with another.) At the intersection of many things, it just so happens, we find « The Persistence of Abstraction », the introduction to his latest book titled Painting Abstraction: New Elements in Abstract Painting(9); this is a digest of a certain number of Nickas’s older ideas, now reformulated, and other new ones. No opinions or statements, but ideas, which is to say things likely to be scooped up and extended, associated with other things, and used. And there are plenty of them. This is why the whole book is a must read for anyone interested in art that has been produced in the last few years. If you do read it, it may change not only how you look at yesterday’s art, and today’s, but a whole lot more, too.

Translated by Simon Pleasance & Fronza Woods

(1) Live Free or Die, p. 84.

(2) ibid. p. 84.

(3) op.cit., pp. 115-116.

(4) Theft is Vision, p. 12.

(5) in « Questions about Art Criticism: A Picture is Worth a Thousand Words. Are a Thousand Words Worth a Thousand Dollars? » in Theft is Vision, p. 206.

(6) Collection Diary, JRP-Ringier, Zürich, 2004.

(7) « Health and Beauty Tips for the Mind and Body » in Index 1/98, Jan/Feb.1998, pp. 90-91.

(8) golden 80s, p. 85.

(9) Painting Abstraction: New Elements in Abstract Painting, Phaidon, 2009.

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