Risquons-Tout

par Antoinette Jattiot

WIELS, Bruxelles, 12.09.2020-10.01.2021

Risquons-Tout, qui emprunte son nom à une localité située à la frontière franco-belge, zone liminale marquée par les histoires de contrebande et d’opérations clandestines, offre une réflexion sur le franchissement des limites, les rencontres hybrides et non-normatives. Malgré une mise en espace des œuvres plutôt classique, l’exposition réussit la gageure de son manifeste dans l’articulation des œuvres avec un programme public composé de performances, de lectures et de nombreuses rencontres discursives se déroulant dans l’Open School voisine. Dans ce cadre nourri par les pensées de Gloria Anzaldua et Irit Rogoff, la dizaine de performances qui ponctuent les mois de l’exposition étoffent les ambitions transgressives du projet, donnant véritablement corps et puissance aux mixités, métissages et possibilités d’infiltration.

Disruptif par essence, comme le rappelle Helena Kritis, commissaire associée, au début de notre échange, l’art vivant transgresse les genres, proposant de véritables zones de rencontres et d’expériences autant programmées que fortuites avec le visiteur. De Christian Nyampeta à Mounira Al Solh, les pratiques des artistes sélectionnés pour cette partie incarnent un syncrétisme de cultures, de systèmes de croyance ainsi que d’esthétiques qui questionnent l’identité et le langage en donnant forme à de nouveaux systèmes narratifs.
Poétique et discrète, la performance proposée par Laure Prouvost lors du vernissage orchestrait un groupe dit de vagabonds qui conduisaient le visiteur au débotté dans les coulisses du WIELS. Comme souvent dans ses installations, faites de décalage et de rencontres surréalistes, Prouvost proposait un voyage dont l’issue se trouvait cette fois dans un bar clandestin où coulait à flot de la vodka bleue. Seuls de larges cartels accrochés dans le centre d’art conservent la trace du passage des vagabonds.

Mounira Al Solh, photo : Alexandra Bertels

Résolument plus engagées, les œuvres de jeunes artistes tels que Tarek Lakhrissi qui s’attache à la représentation des communautés queer et minoritaires, bousculent le confort de représentations normées en défiant les genres. L’imposant lit de l’installation SICK SAD WORLD devient le support de confessions et d’émotions invitant à imaginer un monde surnaturel, onirique mais dérangeant. À travers une représentation plus frontale, le corps quasi animal que donne à voir la performance de Cherish Menzo procède d’un bouleversement similaire. Partant de la représentation de la femme noire dans les clips de hip-hop de la fin des années 90, Menzo détourne le modèle et les stéréotypes des video vixens pour dénoncer la responsabilité du regard dans l’encouragement de ce phénomène. Face à cette chorégraphie puissamment physique quoique muette, les performances verbales de la jeune Croate Nora Turato jonglent avec la musicalité de la langue à une cadence effrénée rappelant la vitesse avec laquelle on s’abreuve des messages des réseaux sociaux. En résonance avec les mots de son installation Worms everywhere et basée sur la communication démesurée autour de la pandémie, sa performance rappelle l’infiltration insidieuse de l’information et les mécanismes dictant la définition de nos identités.
Grâce aux codes issus de la culture et du vocabulaire populaires, ces artistes adressent un message reconnaissable par tous démontrant la puissance d’un territoire expressif balayant les préjugés et conceptions bornées.

Pour Lackadaisical Sunset to Sunset, Mounira Al Solh performe dissimulée derrière l’un des pans d’une tente brodée de symboles se rapportant au temps et sur laquelle sont projetés en ombres chinoises des fragments manuscrits d’histoires personnelles de sa grand-mère et de femmes activistes du monde arabe. Tandis que la composition musicale de Jana Saleh s’accélère, l’artiste entame une danse du ventre, tel un rituel de défiance ou de résistance courageuse. L’espace intime qui l’abrite projette l’ombre d’une femme défiant le regardeur subjugué par la danse solaire et le cri de libération qu’elle soutient.

Christian Nyampeta, Ali A. Mazrui, The Trial of Christopher Okigbo, Heinneman African Writers Series, 1971

De langage il est toujours et encore question avec Latifa Laâbissi et Manon de Boer qui interrogent ses dimensions créatives à travers différentes figures qui habitent les champs de leurs recherches. L’une est danseuse-chorégraphe, l’autre est artiste plasticienne et cinéaste. Ensemble, elles fusionnent leurs pratiques pour Ghost Party, une première collaboration inédite qui offre à sentir une communauté universelle de corps rassemblés symboliquement par une collection de vases. Fragiles mais campés dans leur multiplicité, ces objets incarnent symboliquement toutes les figures (Chantal Akerman, Audre Lorde, Marguerite Duras, etc.) auxquelles les artistes empruntent leurs mots. Les conditions d’imagination produites par cette rencontre en dehors des époques laissent émerger une mixité de sons, de paroles tissant de nouvelles relations et connivences dans un monde fantasmé. C’est aussi sur l’arrière-plan d’un monde fantastique nommé par le romancier kenyan Ali Mazrui « Après-Afrique » que se jouera la pièce radiophonique de l’artiste performeur et chercheur Christian Nyampeta. Inspiré du Procès de Christopher Okigbo (1971) du même auteur, l’intense projet de Nyampeta conçu avec l’aide de Shariffa Ali investigue les écarts entre culture et nationalisme, devoirs individuels et communautés. Grâce à ce qu’il nomme une « philosophie pratique », l’artiste contrecarre l’unilatéralisme d’une histoire héritée du colonialisme. Espaces de rencontres, de méditation et de subversions, les performances de Risquons-Tout défrichent des zones de vivre ensemble et cultivent des imaginaires nombreux et nécessaires au décloisonnement de la pensée contemporaine.

Image en une : Manon de Boer, Vazen 2, 2020.


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