Richard Nonas

par Leone Metayer

Galerie Christophe Gaillard, Paris, 17.10 — 23.11.2019

Au cœur du Marais, dans le premier bâtiment de la galerie Christophe Gaillard, 38 petites pièces de bois de chêne rectangulaires sont alignées au sol, formant une légère courbe. Passant sous une table puis entre les deux poteaux de la pièce, la sculpture (Parenthesis) (Right) (Thurgood in the forest) est comme une créature sans tête qui aurait tenté de se faufiler furtivement, désormais prise au piège des regards, figée dans son mouvement, égarée et inerte. Pour observer de plus près certains monochromes accrochés au mur, le visiteur n’a pas le choix, il doit enjamber la sculpture. Faisant presque figure de cloison, l’objet interrompt notre trajectoire, trouble la logique de notre évolution dans l’espace et nous force à agir en fonction de lui. Une fois traversée la petite cour, passant la porte du second bâtiment de la galerie, là encore le visiteur est d’emblée face à Gino’s bone. Quatre pièces massives de bois de chêne rectangulaires disposées en parallèle, surmontées d’une cinquième, nous obligent, à peine entré, à s’arrêter et à la contourner.

Ces deux sculptures ont été réalisées par Richard Nonas à l’occasion de cette exposition qui lui est consacrée. Tout part toujours du lieu, en effet, dans le processus créatif du sculpteur américain, anthropologue de formation, né en 1936. À la galerie Christophe Gaillard, c’est la combinaison particulière de deux espaces très différents qui a retenu l’attention de l’artiste, à l’affût de lieux ambigus, presque inachevés. Le premier est totalement non-symétrique, irrégulier, avec un petit plafond bas et trois larges fenêtres donnant sur la rue, tandis que le second forme un ensemble de trois pièces lumineuses, hautes de plafond, surmontées d’une verrière, à l’abri du bruit du trafic urbain. Fasciné par « l’étrange dissonance de cette connexion », Richard Nonas a tenté de mettre en forme cette sensation de confusion. Ainsi, à la fluidité intime et mystérieuse de (Parenthesis) (Right) (Thurgood in the forest), ondoyante et fragmentée, qui impose au visiteur un parcours sinueux dans le premier espace, s’oppose la rigidité et la monumentalité massive de Gino’s bone qui trace pour le visiteur un chemin rectiligne dans le second espace.

D’autres sculptures plus anciennes de l’artiste sont exposées, en bois, acier ou pierre, caractéristiques de son travail commencé à la fin des années 1960 : formes géométriques, limitation des couleurs, matériaux bruts, répétitions et variations d’une même forme… Que l’on soit un·e habitué·e de la galerie ou non, les œuvres réunies ici imposent toutes un équilibre différent de l’état émotionnel avec lequel on a passé le pas de la porte, quelques minutes plus tôt, innocemment. Si l’œuvre de Richard Nonas est proche de l’art minimal et du Land Art par sa sobriété, son économie de moyen et sa réflexion sur le lien entre sculpture et perception de l’espace, le sculpteur a surtout fait partie d’Anarchitecture, fondé par Gordon Matta-Clark dans les années 1970. La démarche du groupe, critique à l’égard de l’architecture moderniste de l’époque, désignait un processus de mise en déséquilibre de l’espace-temps perceptif. C’est peut-être de là que vient cet intérêt de Nonas pour la dissonance et la confusion. Pour lui, le lieu, comme il l’explique aujourd’hui, est « l’intersection entre une immédiateté émotionnelle et une complexité spatiale ». Il semble avoir trouvé, à la galerie Christophe Gaillard, les conditions d’émergence de ce fracas dont les sculptures, ici et maintenant, sont les marques éphémères. Quand elles quitteront le lieu, fin novembre, leur portée disparaîtra avec elles, du moins jusqu’à leur prochaine conquête où elles pourront se réinventer.

(Toutes les images : Vue de l’exposition, « (PARENTHESIS); (corner to corner, in place) », Galerie Christophe Gaillard, Paris. Courtesy Christophe Gaillard, Paris. © Photo : Rebecca Fanuele.)


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