Prix Marcel Duchamp 2014 : Julien Prévieux

par Mathilde Roman

Anticiper des évolutions, projeter l’avenir en créant des besoins et modelant l’humain: ces mots d’ordre de toute entreprise innovante relèvent d’un vocabulaire double, qui cherche bien souvent à se rapprocher de l’acte artistique afin d’entretenir une confusion au moins profitable si elle n’est pas toujours féconde. Présentée dans un contexte de foire et de sélection pour un prix prestigieux, What shall we do next? de Julien Prévieux jouait sur ce registre. Cette œuvre interrogeait collectionneurs et jury sur l’action de prédiction dont leur achat comme leur vote participait en les immergeant dans une vision retro futuriste du temps présent.

Dans cette installation, composée d’un film de dix-huit minutes et de trois performances, Julien Prévieux s’est intéressé aux mouvements du corps développés par des outils technologiques et qui très vite se confondent avec les gestes naturels, comme les manipulations d’un écran tactile ou des jeux vidéo dont on sait qu’ils sont assimilés par les enfants en bas âge avec une aisance déconcertante. À partir de listes publiées par l’agence américaine de propriété industrielle, l’artiste s’est focalisé sur ces gestes inventés, certains évidents mais d’autres encore mystérieux car en attente de la sortie sur le marché des machines qui leur sont associés. Au cours de plusieurs collaborations avec des danseurs, à Paris puis à Los Angeles, il a interrogé leur potentiel chorégraphique, aboutissant à la production d’un film. Tandis qu’un récit en voix-off raconte diverses histoires relatives à ces gestes brevetés, des danseurs les interprètent en les déconnectant de leur contexte, donnant à voir autrement ces micro-mouvements. Impassibles, ils répètent ces gestes sans chercher à les lier, créant une accumulation absurde mais intrigante. Difficile alors d’imaginer sans appréhension les innovations technologiques qui ont projeté les plus énigmatiques d’entre eux, comme d’énigmatiques mouvement de la langue dans la bouche.

Julien Prévieux, What Shall We Do Next? (Séquences 2), 2014. Avec Rebecca Bruno, Kestrel Leah, Samantha Mohr, Jos McKain, Andrew Pearson et Anna Martine Whitehead. Ce projet a été réalisé grâce au soutien de la Fondation FLAX et du théâtre des Amandiers. Courtesy Galerie Jousse entreprise.

Julien Prévieux, What Shall We Do Next? (Séquences 2), 2014. Avec Rebecca Bruno, Kestrel Leah, Samantha Mohr, Jos McKain, Andrew Pearson et Anna Martine Whitehead. Ce projet a été réalisé grâce au soutien de la Fondation FLAX et du théâtre des Amandiers. Courtesy Galerie Jousse entreprise.

Les visages des danseurs sont inexpressifs, le rire lorsqu’il surgit est forcé : le portrait que Julien Prévieux donne de ces gestes quotidiens fait surgir une humanité froide et désenchantée, où les identités agissent de manière mécanique tandis que le logiciel a lui une intonation de voix chaleureuse. Ce renversement, fréquent dans l’univers de science-fiction, où le bras devient manette, les favoris télécommandes (que l’on actionne en se lissant les poils), nous projette aussi vers les recherches menées par des cyber artistes tels que Sterlak. Au début du film, les danseurs tendent du scotch sur les murs, reprenant une technique utilisée pour dessiner les courbes des voitures, le « Tape Drawing », et qui a nécessité de créer un logiciel capable ensuite de les interpréter afin de ne pas obliger les créatifs à perdre l’amplitude du mouvement corporel en adoptant l’ordinateur. Le son issu de ces mouvements est déployé, les images séduisantes et l’action acquiert ainsi une dimension artistique, interrogeant les différents horizons possibles d’un même geste. Cet espace préservé prend-il alors un statut d’exemplarité face aux extensions des outils numériques et à leur immersion toujours plus profonde dans l’intime corporel?

What shall we do next? évoque l’héritage de la danse moderne et post moderne, prolongeant les recherches menées autour des mouvements du quotidien, de l’idée de nature humaine. Lorsque le film s’achève, la lumière est rallumée et quatre des danseurs font leur entrée et se positionnent devant l’écran. Dans l’une des trois performances, une femme raconte un procès qui opposé la Martha Graham Dance Compagny au collaborateur et ayant droit de Martha Graham, Ron Protas, afin de statuer sur la possession des droits des chorégraphies. Si l’écriture des gestes a été reconnue comme la propriété de la chorégraphe, les décors et costumes appartiennent à la compagnie, rendant impossible aujourd’hui de remonter l’œuvre. Au-delà de l’absurdité du jugement, cet épisode montre combien, même dans un contexte artistique, la production de l’immatériel s’insère dans une logique de possession. What shall we do next? est une pièce complexe bien que d’un accès évident par son inscription dans le vocabulaire corporel du quotidien. Le détournement et l’humour qui traversent toute l’œuvre de Julien Prévieux se retrouvent ici, au sein d’une réflexion sur la réification de l’immanence dont les brevets de gestes comme la décision de justice du procès Marta Graham viennent acter.

Julien Prévieux, What Shall We Do Next? (Séquences 3), 2014. Avec Rebecca Bruno, Kestrel Leah, Samantha Mohr, Jos McKain, Andrew Pearson et Anna Martine Whitehead. Ce projet a été réalisé grâce au soutien de la Fondation FLAX et du théâtre des Amandiers. Courtesy Galerie Jousse entreprise.

Julien Prévieux, What Shall We Do Next? (Séquences 3), 2014. Avec Rebecca Bruno, Kestrel Leah, Samantha Mohr, Jos McKain, Andrew Pearson et Anna Martine Whitehead. Ce projet a été réalisé grâce au soutien de la Fondation FLAX et du théâtre des Amandiers. Courtesy Galerie Jousse entreprise.

Si l’œuvre de Julien Prévieux est particulièrement éclairante sur son époque, c’est aussi dans sa manière d’articuler le temps de l’œuvre plastique à celui des arts scéniques. What Shall we do next? est à la fois une vidéo et une performance, et si la première a une autonomie certaine, l’interruption de la boucle de la projection par la venue de corps vivants, amenant la fiction sur scène dans une grande proximité avec le spectateur, est très importante. Sous un éclairage frontal et dans un espace restreint, les danseurs complexifient la vidéo en l’articulant à l’espace réel. Leur présence amène quelque chose de plus, non pas par la simple raison du passage d’un régime de représentation à un autre. Ils viennent donner à entendre le hors champs du film, le récit du procès Martha Graham, et réaffirmer la porosité entre science-fiction et logique d’innovation, à travers l’appropriation de gestes du quotidien inventés par la science-fiction. Mais surtout, ils livrent une autre clef de lecture de l’œuvre. Dans le film, l’humain apparaît entravé par des inventions contraignantes pour le corps. Le récit évoque ainsi les télégraphistes qui souffraient de raidissement des bras, ou la normalisation au XXème siècle de divers tics et formes de dyslexie identifiés seulement au XIXème siècle. Ce constat alarmiste nous est livré par une voix chaleureuse mais anonyme, appuyée par un cadrage serré sur les corps et un montage très rythmé, ne nous offrant aucune échappée à une vision catastrophiste de l’évolution des sociétés. Les danseurs sont tous uniformisés par l’absence d’expression personnelle de leurs visages. Cependant l’œuvre ne s’arrête pas au générique, elle se poursuit avec l’entrée des danseurs qui cette fois ne sont pas mis à distance par la caméra. Le récit est alors incarné, et même si l’interprétation reste rigide et froide, la situation a changé: les spectateurs sont face à des performeurs qui répètent l’action toute la journée, dans la foule et la chaleur, et qui n’ont pas le support d’une bande-son pour porter leurs mouvements. Ils jouent un scénario dont les rouages sont autant ceux du détournement que ceux d’un engagement critique. A la fin de chaque performance, le film reprend, invitant à le regarder à nouveau, et à repérer les glissements qu’il contient, à écouter plus précisément le récit : « Les gestes ne sont pas fixes. Ils reflètent l’univers ». La liste des gestes brevetés est un véritable répertoire des temps présents, confondant projection et anticipation, et témoigne surtout de l’époque où elle a été écrite. A l’entendre répétée plusieurs fois, on saisit la nécessité de la continuer, de décider de la poursuivre dans la foulée des désirs ambiants ou au contraire d’initier ailleurs un nouvel enchaînement de gestes et d’inventions, de retrouver le pouvoir de commencement qui fait d’un corps un homme.


Désignation du lauréat :

Un comité de sélection composé de collectionneurs de l’adiaf choisit quatre artistes dans une liste établie par les membres de l’adiaf.

Un jury international de 7 membres, curateurs et collectionneurs français et étrangers désigne le lauréat. Les nommés ont participé à trois expositions cette année, une à Rouen en partenariat avec le musée des beaux-arts, l’autre au musée Wilhelm Hack de Ludwigshafen en Allemagne. Enfin à la Fiac sur l’espace Duchamp.

Un catalogue est réalisé par l’adiaf.

Le lauréat est invité pour une expo personnelle de trois mois au centre Pompidou. L’adiaf lui remet une dotation de 35 000 euros et participe à la production de l’exposition au centre Pompidou à hauteur de 30 000 euros. Il est invité par notre partenaire Artcurial pour leur soirée lors de la biennale de Venise.

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