53e Biennale de Venise

par Etienne Bernard

Premières impressions de la lagune par Etienne Bernard et Antoine Marchand

Comme tous les deux ans, le petit monde de l’art est allé à la biennale de Venise et en est revenu. Comme tous les deux ans, les pavillons sont aussi nombreux qu’inégaux. Comme tous les deux ans, l’exposition internationale (cette année, celle de l’Allemand Daniel Birnbaum s’intitule Fare Mondi // Making Worlds) est sujette à controverse. Comme tous les deux ans, Venise a connu des buzz, des top, des flop, des so-so et des too bad. Bref, comme tous les deux ans, chacun y est allé de sa petite remarque en s’accordant au moins sur une chose : la faiblesse du palmarès officiel.
Pour livrer nos premières impressions de cette 53e Biennale de Venise, nous avons pris le parti de vous proposer le nôtre.

Etienne Bernard et Antoine Marchand

Roman Ondak “Loop”, 2009 Installation Courtesy of the artist, gb agency, Paris, Janda gallery, Vienna and Johnen gallery, Berlin

Roman Ondak “Loop”, 2009 Installation Courtesy of the artist, gb agency, Paris, Janda gallery, Vienna and Johnen gallery, Berlin

Lion d’or pour la meilleure participation nationale à Roman Ondak, pavillon tchèque et slovaque
Une des propositions les plus poétiques de la biennale. Ondak brouille les limites entre espace intérieur et extérieur en plantant le pavillon de la même végétation que les giardini. Un geste in situ résolument néo-conceptuel aussi subtil que magistral à mi chemin entre less is more et land art.

Andre Cadere : six barres de bois rond, 1975, collection musée national d'art moderne.

Andre Cadere : six barres de bois rond, 1975, Collection musée national d'Art moderne - Centre Georges Pompidou, Paris.

Lion d’or pour la proposition artistique la plus récurrente de l’exposition Fare Mondi // Making Worlds à Andre Cadere, palais des expositions
31 ans après la mort de l’artiste roumain, quel sens peut-on donner à une telle proposition ? Si la salle consacrée à Gutai est tout à fait légitime en regard du statement de Daniel Birnbaum, convoquer Cadere et disséminer dans l’ensemble du palais des expositions une bonne vingtaine de ses bâtons semble en revanche hors de propos. Le commissaire allemand a réduit la portée de ce travail, éminemment politique et engagé, à un simple geste curatorial, totalement dévitalisé.

Liam Gillick (Allemagne), fichier : Liam-Gillicks-installatio-002.jpg ou Venice-Biennale-2009-Veni-014.jpg Légende: Liam Gillick. Vue de l'installation " How are you going to behave? A kitchen cat speaks", 2009

Liam Gillick. Vue de l'installation " How are you going to behave? A kitchen cat speaks", 2009

Mentions spéciales :

Drying Worlds
Mention spéciale à Liam Gillick, pavillon allemand
Si la proposition de Liam Gillick est conceptuellement intéressante, elle convoque tellement de références que son appropriation est totalement impossible sans les explications de l’artiste. S’y croisent pêle-mêle la cuisine designée en 1926 par l’architecte viennoise Margarate Schütte-Lihotzky’s, une critique de l’architecture fasciste du bâtiment du pavillon et un chat empaillé… La frontière est parfois mince entre art conceptuel et hermétisme.

The Collectors (pavillons danois et nordique), 2009

The Collectors (pavillons danois et nordique), 2009

Domesticating Worlds
Mention spéciale à The Collectors, pavillons danois et nordique
Un escalier effondré, un mot d’adieu au rouge à lèvre sur le miroir, une table dressée fendue en deux… autant d’éléments de l’étrange cluedo auquel nous convient Elmgreen & Dragset dans un intérieur bourgeois déserté de ses occupants au pavillon danois. Son pendant nordique abandonne son minimalisme habituel pour prendre les traits d’un loft ultradesign de quelque collectionneur manifestement gay dans lequel évoluent une poignée d’éphèbes courtement vêtus…

Ragnar Kjartansson (Islande). Vue de la performance "The End", pavillon islandais, 2009. credits photographiques: Antoine Marchand, 2009

Ragnar Kjartansson (Islande). Vue de la performance "The End", pavillon islandais, 2009. credits photographiques: Antoine Marchand, 2009

Endemoling Worlds
Mention spéciale à Ragnar Kjartansson, pavillon islandais
Cette performance entre invitation au voyeurisme et tableau vivant est un de nos coups de cœur. Dans l’espace du pavillon, l’artiste peint la vie quotidienne de son modèle (un grand blond en slip et peignoir) qui techniquement se résume à s’enfiler des binouzes et à fumer des clopes toute la sainte journée. Après la télé-réalité, voici la peinture-réalité !

Ceal Floyer, Overgrowth, 2004. Large format slide projection/installation, AV-stand. Installation view (Dys)function, Lund Konsthal, Sweden, (4.9.-14.11.2004) Photo: Terje Östling. Courtesy: Esther Schipper, Berlin, Lisson Gallery, London and 303 Gallery, New York

Enlarging Worlds
Mention spéciale à Ceal Floyer, exposition Fare Mondi // Making Worlds, Arsenal
Chaque curator s’est déjà posé cette question : qu’est-ce que je vais bien pouvoir mettre pour faire joli (et grand) sur le mur du fond ? La projection géante d’un bonzaï par Ceal Floyer, pardi ! C’est vrai que c’est sympa et en plus, on peut développer un propos engagé sur le « sauvetage » du bonzaï et sa restauration dans des proportions acceptables pour un arbre.

Nathalie Djurberg Experimentet (detail), 2009. Installation, clay animation, digital video and mixed media, dimensions variable, Music by Hans Berg © Nathalie Djurberg. Courtesy: Giò Marconi, Milan, Zach Feuer Gallery, New York

Nathalie Djurberg Experimentet (detail), 2009. Installation, clay animation, digital video and mixed media, dimensions variable, Music by Hans Berg © Nathalie Djurberg. Courtesy: Giò Marconi, Milan, Zach Feuer Gallery, New York

Fearing Worlds
Mention spéciale à Nathalie Djurberg, exposition Fare Mondi // Making Worlds, palais des expositions
Pas forcément notre tasse de thé mais indéniablement impressionnante que cette vision surréaliste du jardin d’Eden par cette jeune suédoise trentenaire. L’exubérance terrifiante de sa flore hirsute accompagnée de films d’animation rappelant la tradition tchèque d’un Jiří Trnka propulse le spectateur dans un univers sombre où s’expriment toutes ses peurs paniques.

Ikeaing Worlds
Mention spéciale à Tobias Rehberger, exposition Fare Mondi // Making Worlds, palais des expositions
C’est la grosse blague du palmarès officiel ! Réellement couronné du Lion d’or du meilleur artiste de l’exposition internationale, l’Allemand qu’on ne présente plus signe ici le mobilier en bois de coffrage et aggloméré cheap de la cafet’-bookshop. Décidemment, à Venise comme ailleurs, on n’en finit pas de finir avec le white cube !

Imposturing Worlds
Mention spéciale à Dominique Gonzalez-Foerster, exposition Fare Mondi // Making Worlds, palais des expositions et Arsenal
Entre sa confession « sophiecallienne » (moi, ma vie, mon œuvre) et son intervention nihiliste coincée au fin fond de l’Arsenale, on se demande pourquoi DGF a accepté de participer à cette biennale. S’il est si difficile d’être artiste, qu’elle laisse la place à d’autres. Alors que sa participation à Munster il y a deux ans était originale et généreuse, elle déçoit ici par une proposition beaucoup trop auto-centrée.

Simon Starling Wilhelm Noack oHG, 2006. Purpose built loop machine, 35 mm film projector, 35 mm b/w film with sound, 4 min, 407 x ø 192 cm, projected dimensions variable. Installation view neugerriemschneider, Berlin. Collection: Museum Folkwang, Essen. © Simon Starling and Museum Folkwang, Essen

Simon Starling Wilhelm Noack oHG, 2006. Purpose built loop machine, 35 mm film projector, 35 mm b/w film with sound, 4 min, 407 x ø 192 cm, projected dimensions variable. Installation view neugerriemschneider, Berlin. Collection: Museum Folkwang, Essen. © Simon Starling and Museum Folkwang, Essen

Uroburosing Worlds
Mention spéciale à Simon Starling, exposition Fare Mondi // Making Worlds, palais des expositions
On ne peut qu’être séduit par l’imposante installation de Simon Starling, projection 35 mm qui documente la fabrication par une entreprise allemande de la structure qui supporte le dit projecteur. Supposément réflexion sur l’histoire contemporaine allemande au travers de cette entreprise, connectée à la fois au Bauhaus et au troisième Reich, on se perd malheureusement dans les chemins de traverse empruntés par l’artiste anglais pour arriver à ses fins, avec la désagréable impression d’être resté sur le bord de la route.

Teresa Margolles Sangre recuperada, 2009. Site specific installation with organic matter and water, sketch, dimensions variable Collection of the Artist Courtesy: Peter Kilchmann Gallery, Zurich, and Galería Salvador Diaz, Madrid

Teresa Margolles Sangre recuperada, 2009. Site specific installation with organic matter and water, sketch, dimensions variable Collection of the Artist Courtesy: Peter Kilchmann Gallery, Zurich, and Galería Salvador Diaz, Madrid

Politicizing Worlds
Mention spéciale à Teresa Margolles, pavillon mexicain
Un des rares pavillons à teneur politique de cette biennale. Une proposition d’une force rare, plaidoyer radical sur la condition de ces milliers de mexicains qui cherchent à rentrer aux Etats-Unis, au péril de leur vie. On peut s’interroger sur la portée d’une telle exposition, durant des journées d’ouverture plutôt strass et paillettes – point de trace en effet de la crise à Venise. Néanmoins, l’image de ces gardiens en train de nettoyer le sol avec une eau mêlée du sang de ces mexicains abattus à la frontière restera comme une des images fortes de cette biennale.

Martin Boyce (Grande-Bretagne). Vue de l'exposition "No Reflections", pavillon écossais, 2009. crédits photographiques: Antoine Marchand, 2009

Martin Boyce (Grande-Bretagne). Vue de l'exposition "No Reflections", pavillon écossais, 2009. crédits photographiques: Antoine Marchand, 2009

Post formalising Worlds
Mention spéciale à Martin Boyce, pavillon écossais
Martin Boyce joue de mieux en mieux son rôle de designer scandinave. Puisant sans relâche dans les icônes du modernisme, il va sans aucun doute réussir à les vider totalement de leur substance. Nouvelle preuve avec son exposition vénitienne, même si la présence de centaines de feuilles d’arbres en papier plié jetées au sol vient un peu désamorcer ce formalisme excessif.

Mike Bouchet (Etats-Unis). Watershed, 2009. crédits photographiques: Antoine Marchand, 2009

Mike Bouchet (Etats-Unis). Watershed, 2009. crédits photographiques: Antoine Marchand, 2009

Relocating Worlds
Mention spéciale à Mike Bouchet, exposition Fare Mondi // Making Worlds, bassin de l’Arsenal
Jetée au beau milieu du bassin comme un pavé dans la mare, cette bicoque en bois arrachée à sa suburb californienne s’impose comme le point d’orgue de l’expo de l’Arsenal. Un parfait contrepoint monumental autant que précaire à l’orientation chicky-chicky west coast de la Pointe de la Douane.

Ming Wong (Singapour). In Love for the Mood, 2009. crédits photographiques: Melanie Choi, 20

Ming Wong (Singapour). In Love for the Mood, 2009. crédits photographiques: Melanie Choi, 20

Reshooting Worlds
Mention spéciale à Ming Wong, pavillon singapourien
Une vraie découverte de cette biennale. Ce travail engagé et sensible explore les notions de langage et d’identité. Ses scènes rejouées de canons du cinéma asiatique comme In the Mood for Love de Wong Kar-Wai se font le miroir du sentiment de honte et d’exclusion imposée par la discrimination raciale et les stéréotypes sexuels.

Vue de l'exposition "Distortion", Fondation Gervasut, 2009. crédits photographiques: Antoine Marchand, 2009.

Vue de l'exposition Distorsion, Fondation Gervasut, 2009. crédits photographiques: Antoine Marchand, 2009.

Sensationing Worlds
Mention spéciale à Distorsion
Back to the british 90’s avec cette proposition de James Putnam. De l’installation de Gavin Turk qui rappelait plus un workshop d’école d’art que le travail d’une star de l’art contemporain au bâtiment pour le moins décrépi, cette exposition lo-fi – loin du clinquant des giardini – propose un mix réussi entre valeurs sûres (Janett Cardiff, Mat Collishaw) et révélations (Jamie Shovlin, Alastair Mackie). Un clin d’oeil plus qu’appuyé au grand gourou Charles Saatchi.

Vue de l'exposition "Maping the studio" à la Fondation Pinault/Pointe de la Douane, 2009.

Vue de l'exposition "Maping the studio" à la Fondation Pinault/Pointe de la Douane, 2009.

Versailling Worlds
Mention spéciale au nouveau lieu de la Fondation François Pinault, Pointe de la Douane
Une réussite certaine, pas de doute là-dessus. La réhabilitation de Tadao Ando est magistrale, l’accrochage est remarquable (mention spéciale à l’enchaînement Mike Kelley/Matthew Day Jackson, parfait), les pièces présentées sont toutes plus belles les une que les autres (de Cady Noland à Richard Prince en passant par Charles Ray ou Maurizio Cattelan). C’est le moins que l’on pouvait attendre d’une telle débauche d’argent.

6) Steve McQueen (Grande-Bretagne), fichier : steve_mcqueen_film_still_2_0.jpg Légende: Steve McQueen (Grande-Bretagne). Giardini, 2009.

6) Steve McQueen (Grande-Bretagne), fichier : steve_mcqueen_film_still_2_0.jpg Légende: Steve McQueen (Grande-Bretagne). Giardini, 2009.

Visiting Venitian Bugs Worlds
Mention spéciale à Steve McQueen, pavillon britannique
Sans conteste « le » buzz de l’année. On parlera longtemps des files d’attente interminables pour découvrir la version sérénissime de Microcosmos proposée par le prodige du si dérangeant Hunger. McQueen livre ici une bien insipide découverte des giardini désertés en dehors de l’événement avec leurs chiens errants, leurs araignées, leurs escargots et autres coccinelles…


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