Parreno à Beaubourg, "8juin – 7 septembre 2009"

par Laure Jaumouillé

Philippe Parreno présente au Centre Pompidou une exposition consistant à investir une durée, ainsi délimitée : « 8 juin 1968 – 7 septembre 2009 ». Première manifestation d’envergure de l’artiste à Paris depuis 2002 , l’exposition apparaît comme le chapitre d’un récit plus large se déroulant dans différents lieux d’art internationaux : la Kunsthalle de Zürich, l’IMMA de Dublin et le Bard College de New York. Fidèle à la volonté de l’artiste de troubler le format traditionnel de l’exposition, le projet qui s’inscrit dans quatre temporalités et lieux différents, se décline à Paris selon trois modalités – l’installation de la Galerie Sud, une série d’évènements consacrés aux enfants dans l’espace d’exposition ainsi que la publication d’un livre

Philippe Parreno

Philippe Parreno, Speech Bubbles. photo Laure Jaumouillé

Annonçant la magie d’un parc d’attraction ou celle d’une salle de jeu, une enseigne lumineuse appartenant à la série des Marquee (2009) éclaire l’entrée de l’espace d’exposition par le clignotement de multiples ampoules blanches. Cette protubérance lumineuse, rattachée à la Galerie Sud par une chaîne de néons blancs, inaugure une proposition artistique placée sous le signe du spectacle. Pourtant, l’espace immense semble vide. Le sol s’expose, entièrement recouvert d’une moquette rouge : salle de réception, défilé, parade, star system… Mais, comme souvent chez Philippe Parreno, l’expérience de l’exposition s’accompagne de l’étrange sensation d’arriver trop tard. L’évènement, si tant est qu’il a existé, est désormais achevé, et la salle vidée de ses invités. Ballons d’hélium argentés, les Speech Bubbles (2009), rasent le plafond, légèrement dégonflés. Reflétant le sol, ceux-ci sembleraient rougir soudainement face au prestige de leur nouveau lieu d’exposition. Figurant des bulles de bande dessinée sans texte, les Speech Bubbles apparaissent comme la projection d’un évènement absent, le souvenir d’un verbiage superficiel, celui des évènements mondains, des vernissages et des cocktails. Dans la lignée de Snow Dancing (1995), l’expérience de l’exposition serait celle d’une présence/absence, absence de l’évènement, présence d’une projection, un vide habité d’imaginaire. Cette lecture en croise pourtant une seconde, qui rendrait aux Speech Bubbles leur fonction d’origine de supports d’expression, figurant, en écho à l’espace urbain avoisinant, l’image d’un débat public idéalisé.

Espace vitré de 1200m2, la Galerie Sud du Centre Pompidou apparaît comme un bocal, lieu propice à de riches confusions entre expérience esthétique et vie urbaine. Philippe Parreno y introduit une boucle temporelle de dix minutes – un voyage dans le temps, celui de l’émergence des œuvres de l’artiste, multiples et entremêlées. A cette durée qui aurait pour commencement la première apparition des Speech Bubbles dans le travail de Philippe Parreno en 1993, l’artiste incorpore une trace historique plus ancienne – le transport du corps de Robert. F. Kennedy de New York à Washington DC le 8 juin 1968, deux jours après son décès. Alors que la salle s’assombrit par le recouvrement des baies vitrées de volets noirs, un signal sonore provoque la focalisation des regards sur l’immense écran situé au centre de l’espace. June 8 (2009) est la retranscription d’un lent parcours à travers un paysage de nature sublime, lieu d’attente de personnages figés, spectateurs recueillis d’une traversée funèbre : le transport en train du corps d’un homme assassiné. Rappelant l’atmosphère estivale de Vicinato 2 (2000), une lumière dorée, transversale, vient toucher les herbes animées par le vent, accentuant l’irréalité induite par l’immobilité des personnages – on remarque ici que la situation provoquée par la projection du film dans la Galerie Sud induit un spectacle étrangement similaire de l’autre côté de l’écran, les visiteurs figés, le regard fixe, apparaissant comme les ombres projetées de ceux-là même, figurant dans la scène qu’ils observent. Remontée vers la conscience d’une réminiscence propre à l’identité américaine, l’évènement émerge dans le présent de l’artiste – et celui du spectateur -, non pas comme la source d’une prise de distance historique, mais comme la fusion d’un passé incorporé au temps présent, le ressouvenir ou la mémoire flottante d’un trajet parcouru hier, réactualisé aujourd’hui, ailleurs, autrement.

Au fond de l’espace, un sapin de Noël – Fraught Times : C’est une œuvre d’art pendant onze mois de l’année et en décembre c’est Noël (octobre) (2008) – fait écho à la première installation de l’artiste consistant à dérégler les saisons par le décalage d’une fête de Noël célébrée en été 1993. No More Reality (fin) (1993-2009), un ensemble d’objets – marionnettes ou pancartes politiques – déposés le long d’un mur devant une neige artificielle répandue au sol, signe l’étirement final de la performance de l’artiste du même nom, qui en 1993 donnait à des enfants d’une école de Nice le rôle improbable de manifestants. A contre-pied du format traditionnel de la rétrospective, l’exposition provoque ainsi l’entremêlement des temporalités ayant donné lieu à l’émergence d’œuvres variées, pourtant intimement liées. Avec « 8 juin 1968 – 7 septembre 2009 », Philippe Parreno présente le prolongement d’une démarche artistique consistant à penser l’exposition comme sujet et le temps comme matière.

Laure Jaumouillé

Philippe Parreno
« 8 juin 1968 – 7 septembre 2009 »

Exposition 3 juin – 7 septembre 2009
Galerie Sud – Centre Pompidou
Commissaire : Christine Macel

Kunsthalle, Zürich : 9 mai – 16 août 2009
Centre Pompidou, Paris : 3 juin – 7 septembre 2009
Irish Museum of Modern Art, Dublin : 4 novembre 2009 – 24 janvier 2010
Bard College, Annandale-on-Hudson, New York: printemps 2010


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