Marcel Dzama : la caravane de l’étrange

par Benedicte Ramade

 

Marcel Dzama : la caravane de l’étrange

Pour sa première exposition d’importance dans un musée, Marcel Dzama a déployé un bel ensemble de dessins aquarellés, de tableautins et de sculptures produits en 2009, le tout ponctué de statues, films et dioramas réalisés depuis son installation à New York. Ce déménagement de Winnipeg (capitale du Manitoba, plus exotique sur le papier que dans la réalité) vers la Grosse Pomme pourrait relever simplement de l’anecdote s’il ne correspondait pas à un changement dans l’œuvre graphique de Dzama. Certes, ce dernier n’a pas abandonné son style pseudo naïf qu’on pourrait croire issu d’une hybridation contre nature des doux lapins de Beatrix Potter aux délires d’un Henry Darger acoquiné à un Max Ernst période loplop. Mais les compositions, comme le remarque avec justesse le commissaire Marc Lanctôt, se sont densifiées, abandonnant même parfois le fond crème pour un abyssal noir se rapprochant des mise en pages des collages de Laszlo Moholy-Nagy vers 1925, et puisent désormais dans un registre plus idéologique. Ses collages et carnets préparatoires laissent ainsi transparaître une fascination quasi obsessionnelle pour la communication visuelle redoutablement efficace et séduisante des régimes totalitaires. La mise en scène et en image du pouvoir et des idéaux – de la Révolution Russe aux geôles d’Abu Ghraib jusqu’aux exhortations du FLQ (Front de Libération du Québec) – s’entremêlent dans une sarabande déviante nourrie à l’érotisme et peuplée de dominatrices. Dans le film les Infidèles – qui servit aussi, en version longue et jouissive, de clip au groupe Department of Eagles (avec le morceau No One Does It Like You) -, des ballerines zapatistes cagoulées de carmin à la manière de pénitents espagnols lors d’un vendredi saint, manient avec une grâce infinie l’Aka 47 devant une armée fantomatique, entre russes blancs et fantassins napoléoniens. L’affrontement s’achèvera ici sur du Rachmaninov et dans un paroxysme aussi sanglant que sexy.

Marcel Dzama Polutropos of many turns, 2009 Mannequin costumé (robe, bas, Balaklava) sur base rotative et bois découpé / Mannequin on rotating base and costume (dress, socks, mask) and wood 221 x 58,4 x 101,6 cm Avec l’aimable permission de l’artiste et David Zwirner, New York

Marcel Dzama Polutropos of many turns, 2009 Mannequin costumé (robe, bas, Balaklava) sur base rotative et bois découpé / Mannequin on rotating base and costume (dress, socks, mask) and wood 221 x 58,4 x 101,6 cm Avec l’aimable permission de l’artiste et David Zwirner, New York

Bien sûr, Dzama n’a pas abandonné les ours et son bestiaire des prairies manitobaines. Ils hantent The Lotus-eater, un opus qui emprunte autant son esthétique aux films expressionnismes allemands qu’aux étranges objets filmiques de Guy Maddin, cinéaste de Winnipeg. On les retrouve aussi dans la salle sépulcrale consacrée aux dioramas – seule audace d’un accrochage policé qu’on aurait parfois aimé moins sage et dans des espaces un peu plus intimes que les salles colossales du musée –  avec une femme garçonne, six Pinocchio et pléthore de chauve-souris phosphorescentes. Comme à son habitude Dzama déclenche des tempêtes sous les crânes de ses regardeurs, laissant ouvert le jeu des références et des tutelles, piégeant avec perversité nos lectures dans les affres de la psychanalyse. La plongée dans cet univers trouble et névrotique procure une étrange sensation d’excitation intellectuelle et physique désormais teintée d’une nostalgie appuyée des grandes heures de l’idéalisme politique et des harangues, bien loin des  tractations politiciennes et de l’assoupissement bourgeois. Bénédicte Ramade

Aux milles tours, Musée d’art contemporain de Montréal, jusqu’au 25 avril 2010, catalogue bilingue


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