L’été contemporain

par Patrice Joly

5 expositions* à la Friche la Belle de Mai, Marseille, 29.06-29.09.2019

Neak Sophal, Leaf 04, 2013

La Friche de la Belle de Mai présente cet été une série d’expositions qui investit tous les niveaux de l’immeuble. À la Salle des Machines, Christian Caujolle, historien de la photographie, propose une exploration de la photographie cambodgienne allant des premiers survivants de l’époque Khmère dont les œuvres portent encore la trace des maltraitances et des exactions du régime de Pol Pot jusqu’aux représentants d’une très jeune scène qui manifestent un puissant désir d’émancipation dans une société bardée d’interdits de toutes sortes. Le travail de Neak Sophal est essentiellement composé de portraits de femmes en pied dont le visage est masqué par des outils ou des ustensiles, témoignant des difficultés de  reconnaissance de la place des femmes au sein d’une société qui, si elle s’est libérée de l’emprise sanglante du régime communiste, tarde encore à considérer la femme autrement que sous l’aspect de son potentiel de travail, en conservant une approche patriarcale et sexiste. Dans le prolongement de cette œuvre très militante, celle du jeune artiste Ti Tit manifeste un indubitable courage en affirmant une homosexualité libre et joyeuse dans un pays qui considère encore cette dernière comme une pratique répréhensible : là où l’œuvre de Neak Sophal s’affirme sérielle et frontale, alignant les grands portraits en pied, celle de Ti Tit affiche une ludicité qui se joue des interdits en multipliant les variations de format et d’approche, se montrant provocante et explicite dans ses orientations sexuelles, au risque, on l’imagine, de possibles censures et autres brimades.

Ti Tit, Sans Titre, 2013

À l’étage supérieur, Ludovic Carème, ancien reporter à Libération, dresse un portrait de Sao Paulo et de ses aberrations urbaines, mettant en regard les 600 000 sans abri qui « habitent » la ville face aux immeubles désertés, au nombre de 350 000, devenus de gigantesques frontons pour les innombrables street artists qui ont fait la célébrité de la capitale brésilienne. Le photographe, qui a résidé dix ans au Brésil, a su éviter les clichés habituels du misérabilisme pour aligner des portraits d’une population qui réussit à préserver sa dignité dans des conditions de vie pour le moins difficiles. 

Paul Maheke, OOLOI, exposition personnelle, Triangle France – Astérides, Friche la Belle de Mai, Marseille, 2019. Photo : Aurélien Mole.

Les autres étages de la Friche sont dédiés à des expositions, monographiques ou personnelles, qui, toutes, partagent le fait de plonger le spectateur dans des ambiances immersives. La première, produite par l’association Triangle France – Astérides, est celle de Paul Maheke, artiste aux multiples talents qui passe indifféremment de la sculpture aux performances, ces dernières l’ayant rendu célèbres : on l’a vu performer de biennale en biennale sur de nombreux plateaux, de Manifesta 12 à Palerme à la biennale de Rennes qui avait révélé la capacité du résident londonien à créer des « spectacles » totaux permettant aux danseurs d’interagir avec les éléments scéniques activés pour l’occasion, s’enroulant dans les rideaux ou jouant avec les sphères réalisées par l’artiste. À Marseille, Maheke réitère avec une installation englobante qui allie de légers voiles rouges se soulevant au passage des visiteurs et des sphères d’étain et de cuivre, objets récurrents de son langage. Le symbolisme planétaire est totalement assumé : Maheke dit vouloir représenter ici Neptune, la planète que les astrologues associent à la créativité, à l’empathie et à la spiritualité… Planète « généreuse » et inspiratrice qui pourrait servir de patronne aux artistes, elle est ici érigée en totem d’une installation enveloppante où le son joue un rôle primordial. Ce dernier est en effet la retranscription d’un entretien que l’artiste a réalisé avec un chamane qui a « décrypté et interprété ses chakras » les uns après les autres. S’ensuit un monologue hypnotisant où la parole du mage emplit l’espace de son phrasé divinatoire. Les fenêtres sont obturées de photos de la rivière d’enfance de l’artiste qui, une fois verticalisées, font inévitablement penser à la Voie Lactée : l’aspect cosmologique et vaguement mystique qui émane de cette installation plus à déambuler et à écouter qu’à visionner est encore accentué par la référence à Octavia Butler, écrivaine américaine dont l’héroïne du roman Xenogenis, Ooloi, « figure du troisième sexe », dixit le communiqué de presse, donne son nom à l’exposition. Les multiples allusions au « passage » se manifestent par la fluidité d’une transdisciplinarité qui anime l’exposition d’un bout à l’autre jusque dans les replis de son imaginaire littéraire.

Rhum Perrier Menthe Citron : Flora Moscovici & Jagna Ciuchta, Friche la Belle de Mai, Marseille, 2019 © Aurélien Meimaris

Montons d’un étage pour nous téléporter dans l’exposition de Cédric Aurelle et Julien Creuzet, sur une invitation de Véronique Collard Bovy, directrice de Fræme : là encore, il s’agit plus de se plonger dans une ambiance lumineuse changeante (lumière noire succédant au plein soleil), colorée (avec la peinture de Flora Moscovici au sol et sur les colonnes) et bientôt sonore (avec la venue des musiciens), que de se voir sommé de suivre un parcours guidé, celui qui préside généralement aux expositions classiques. Déconstruction de l’agencement habituel d’une exposition jugé certainement trop autoritaire par un artiste et un curateur qui tiennent à fluidifier les espaces, à décloisonner et à repenser les modes de présentation, « Rhum Perrier Menthe Citron », qui n’est autre que la recette du mojito, participe de cette volonté de « dédramatiser » l’espace du white cube en lui faisant faire une cure, non pas de détox mais plutôt de convivialité. Le plateau du 3e étage est de fait totalement libéré, les pièces se font relativement discrètes, elles participent plus d’un « ambiançage » que d’une véritable prise de pouvoir sur les cimaises (par ailleurs absentes). Le parti pris est résolument évolutif, bâti sur un principe de strates qui vont se succéder au fur et à mesure de l’avancée dans le temps. Lors de notre passage, seules les interventions de Flora Moscovici et de Jagna Ciuchta étaient visibles : la première recouvrait le sol d’une couleur jaune fleurant bon le soleil provençal, et la seconde avait investi les poutres en béton du plafond desquelles pendaient d’épaisses chaînes formant des rideaux métalliques qui renvoyaient à d’autres esthétiques, entre matériaux de construction et rites plus ou moins explicites… Le plus déconcertant était certainement la présence de meules de foin dispatchées dans l’espace et formant des blocs ou même un gradin éphémère annonçant la vocation de la proposition à accueillir des manifestations dans la manifestation. Placée sous le signe de l’hospitalité,  « Rhum Perrier Menthe Citron » entend déjouer la tendance des expositions à fonctionner sur le principe de l’acmé (en l’occurrence le moment d’Art-O-Rama qui représente le point culminant de l’activité artistique marseillaise) en aménageant des plages de rencontres via une succession de rendez-vous estivaux comme le promet l’intervention de Basile Ghosn : ce dernier propose de réaliser dans l’espace transformé en agora une série d’invitations à divers représentants de la scène alternative marseillaise, des groupes de rock aux groupes de discussions. Si l’intention est généreuse et propose de retourner les codes de l’exposition, pas sûr cependant qu’elle résiste à la tentation de profiter de la foire d’art de Marseille pour surfer sur la vague irrésistible de la visibilité…

Vue de l’exposition Suspension Volontaire de la Crédulité d’Emmanuelle Lainé. Photo: Caroline Dutrey / Fondation d’entreprise Ricard

Au dernier étage, la Tour panorama accueille l’exposition d’Emmanuelle Lainé, « Suspension Volontaire de la Crédulité », produite par la Fondation d’entreprise Ricard comme elle le fait tous les deux ans au même endroit pour soutenir la ville de Marseille où se situe le siège de l’entreprise. La proposition de l’artiste, qui s’est installée à Marseille, repose elle aussi sur le même principe immersif qui anime les autres expositions. Se retrouver face au travail d’Emmanuelle Lainé produit toujours le même sentiment de profonde désorientation, son art multipliant les échos visuels, les mises en abîmes, les accidents de display. Elle a ici recréé un environnement que l’on pourrait retrouver dans nombre d’espaces de travail ou de transit (c’est d’ailleurs son propos que de signifier que tous les espaces de travail ont tendance à ressembler à des halls d’aéroport), des lieux que l’on traverse plus que l’on s’y installe réellement, réitérant à l’infini la vacuité de leur design insipide… La force de l’art de Lainé réside dans sa capacité à redramatiser des espaces d’où tout ancrage émotionnel est évacué, transformant l’exposition en quasi scène de crime où chaque objet, chaque stylo, chaque cahier devient l’indice d’un procès en déshumanisation des lieux de travail et en mort de la relation à l’autre (comme le signifie que trop cet alignement morbide de lits de camp surmontant ces petits amas de terre…). Heureusement que les ustensiles et autres outils semblent ré-animés, retrouvant le lien qui faisait se rattacher auparavant les outils de nos aînés avec leur environnement naturel, dans le prolongement de ce que Guillaume Logé, dans son ouvrage Renaissance sauvage qualifie de « culture de l’inclusion1 ». Le chaos que propose Lainé dans ses installations ressemble à une revanche de la nature ou du vivant sur le rationnel et l’ordonnancement aliénant des espaces de travail.

1 « Ainsi le scientifique-artiste, assis à sa table de travail, regarde-t-il l’artisan Dogon (Mali) ou Sénofo (Côte d’Ivoire) devant son métier à tisser et se demande pour quelle raison la pièce maîtresse de l’outil qu’il utilise, la poulie, est ornée d’une figure animale ou anthropo-zoomorphe — plus exactement : possède, à cet endroit, une esthétique et un symbole de la nature ou d’une fusion homme-animal. […] Les pièces du métier à tisser forment une architecture d’union et de communication avec le cosmos. […] Elles sont le résultat de toutes ces perspectives : un objet hybride, qui manifeste l’appartenance à une dynamique et dont la fonction, poétique et évolutive, est de relier le travailleur, par l’ouvrage qu’il réalise, à une certaine logique spirituelle. » Guillaume Logé, Renaissance sauvage, p.139, éd. PUF, 2019.

*Rhum Perrier Menthe Citron

Production Fræme. Avec Flora Moscovici, Jagna Ciuchta, Basile Ghosn et guests. Commissariat : Julien Creuzet et Cédric Aurelle

*Suspension Volontaire de la Crédulité

Production Fondation d’entreprise Ricard. Carte blanche à Emmanuelle Lainé

*OOLOI – Paul Maheke

Production Triangle France – Astérides. Exposition personnelle de Paul Maheke. Commissariat Marie de Gaulejac et Céline Kopp

*Brésils

Production SCIC Friche la Belle de Mai en partenariat avec Les Rencontres d’Arles, dans le cadre du Grand Arles Express. Exposition photographique de Ludovic Carème. Commissariat : Christian Caujolle

*40 ans après. La photographie contemporaine au Cambodge

Production SCIC Friche la Belle de Mai en partenariat avec Photo Phnom Penh et Les Rencontres d’Arles, dans le cadre du Grand Arles Express. Avec Mak Remissa, Philong Sovan, Neak Sophal, Ti Tit, et Lim Sokchanlina Commissariat : Christian Caujolle

Image en une : Paul Maheke, « OOLOI », exposition personnelle, Triangle France – Astérides, Friche la Belle de Mai, Marseille, 2019. Photo : Aurélien Mole.


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