Le Printemps de l’art contemporain, Marseille

par Patrice Joly

du 5 au 28 mai 2016

Contrairement à d’autres manifestations qui ont déjà adopté la même appellation printanière mais qui ont du mal à en adopter la temporalité, le printemps de Marseille a bien lieu au printemps et réunit la quasi intégralité des acteurs de l’art contemporain de la grande cité phocéenne : grands et petits lieux, associations et institutions, galeries privées et run spaces, école des beaux-arts et ateliers de sérigraphie mobiles, tous se sont rassemblés pour offrir une programmation extrêmement éclectique. Pour sa huitième édition, le PAC fédère encore plus de lieux et densifie encore un peu plus une cartographie de l’art contemporain marseillais plutôt bien fournie. Cette année, c’est au tour de Sextant et d’art-o-rama de défrayer la chronique en annonçant leur fusion et en occupant trois étages d’exposition de la Friche tandis qu’en toile de fond de ce printemps se dessine une présence coréenne plutôt excitante.

Helmut Federle, Dark Night Three. Courtesy Wolfgang Woessner, Wien et collection Fonds M-ARCO

Helmut Federle, Dark Night Three.
Courtesy Wolfgang Woessner, Wien et collection Fonds M-ARCO

Une cinquantaine de lieux : un tel foisonnement de propositions rend difficile dans le temps limité d’un voyage de presse la visite exhaustive de ces derniers, d’autant plus que l’étendue de la ville ajoute à la difficulté du parcours (il faut bien compter une vingtaine de kilomètres entre le musée d’art contemporain de la rue de Haïfa et l’Estaque où le M-ARCO, dernière née des institutions privées marseillaises, offrait à la visite de ses grands espaces épurés d’ancienne friche industrielle, une somptueuse, quoiqu’un peu austère, exposition du grand artiste allemand Helmut Federle). Bien que la désormais célèbre Friche de la Belle de Mai concentre en son sein une grande quantité d’associations incontournables, les lieux marseillais sont éparpillés entre les divers quartiers : la Plaine, le cours Julien, le Panier, Belsunce, la Joliette, etc. À la différence du toulousain, le printemps marseillais n’est pas régenté par un commissaire qui en donne la coloration, regroupant l’ensemble des programmations sous la bannière d’une thématique fédératrice : le PAC fonctionne plutôt sur le principe d’une libre association des lieux désirant s’y agréger, ce qui a le mérite de laisser du champ aux propositions, sans forcer les lieux à se plier à la commande contraignante et souvent artificielle d’une figure imposée. Il en résulte une adhésion massive car la formule permet de conserver l’identité des acteurs en donnant un aperçu réel de leur activité. Pour autant, si cette formule n’est pas contraignante en matière de direction artistique, cela n’empêche que certains s’y soient plus impliqués en programmant spécialement pour l’occasion des événements spécifiques. Ainsi, un des points forts de cette édition est certainement l’exposition conjointement réalisée par Sextant et art-o-rama qui viennent juste de célébrer leur union. Cette association, assez inédite entre la structure de production totalement non for profit bien connue des artistes marseillais, et la très appréciée petite foire qui déploie sa vingtaine de stands de galeries à l’orée de l’automne, se mesurant sans complexes aux grands rendez-vous du marché de l’art international que sont la Fiac ou Frieze, a produit une formule pour le moins inédite en réunissant des œuvres « possédées1 » par des collectionneurs marseillais ; l’idée, originale qui consiste à partir d’une sélection d’artistes plutôt que d’une thématique procède d’un double parti-pris : celui de rendre hommage au travail d’accueil en résidence effectué sur la durée par les associations de Marseille et celui de chercher à mettre en valeur la richesse prospective de la communauté des collectionneurs marseillais.

Pierre Bismuth, Sol à expansion infinie, 2005. Collection Josée et Marc Gensollen, vue de l’exposition « Les Possédés », Friche la Belle de Mai, Marseille, 2016. © JC Lett

Pierre Bismuth, Sol à expansion infinie, 2005. Collection Josée et Marc Gensollen, vue de l’exposition « Les Possédés », Friche la Belle de Mai, Marseille, 2016. © JC Lett

Il en résulte de remarquables séquences qui rythment efficacement les étages des lieux d’exposition de la Friche autour des pièces de Neïl Beloufa, Raphaël Zarka, Sam Durant, Jean-Pascal Flavien ou encore de la très prometteuse Mara Fortunatovic dont le travail sur la limite entre le roulé et le déroulé, le mou et le dur, le pli et le repli n’a pas laissé insensible nos possédés (Rariores Sylvae, 2014). Le clou de l’exposition est certainement la réunion dans la grande salle du Panorama de la totalité des affiches réalisées par Saâdane Afif que les amateurs éclairés que sont Marc et Josée Gensollen collectionnent religieusement depuis sa toute première édition : tandis que ce dernier occupe les murs, Pierre Bismuth déroule sa spirale de tapis de sol multicolores pendant qu’une « sonnette » géante de Koenraad Dedobbeleer assume son splendide isolement. Mais la friche nous réserve d’autres agréables surprises avec l’exposition des résidents d’Astérides au rez-de-chaussée où les tissus des fauteuils dénudés de Victoire Barbot tentent de recouvrir très irrégulièrement les murs de la salle d’exposition. À deux pas de là, le très improbable atelier de sérigraphie de Jean-Baptiste Sauvage utilise rien de moins qu’un rouleau compresseur en guise de machine à imprimer…

Vue d'exposition "Culture Cuts", Cody Choï, Musée d'art Contemporain, 2016, Marseille ©IF/AnneeFranceCorée/T.Chapotot

Vue d’exposition « Culture Cuts », Cody Choï, Musée d’art Contemporain, 2016, Marseille ©IF/AnneeFranceCorée/T.Chapotot

Si la Friche semble le véritable moteur de cet événement avec la production d’une manifestation d’importance, les institutions ne sont pas en reste : le Frac PACA s’y associe complètement en présentant l’exposition du bruxellois Lieven De Boeck qui occupe la majeure partie du bâtiment : ce dernier, dans la lignée d’un Franz Erhardt Walter, produit des objets à manipuler, sauf qu’ici il n’est pas question de textile mais plutôt d’objets en verre qui sont actionnés selon des protocoles bien réglés destinés à de petits groupes pris en charge par la médiation. Le travail de De Boeck, complexe, oscille entre la revisitation du vocabulaire du design industriel et l’utilisation d’objets qu’il recharge de beaucoup plus de significations que celles qu’on leur accorde habituellement. Dans les étages, le Frac a consacré une salle au travail beaucoup plus débridé de l’artiste américain Pat McCarthy, réalisateur de fanzines et explorateur téméraire des quartiers nord dans lesquels il a trimballé sans trembler son drôle de véhicule, caddie arrangé qui lui sert de base de production de ses micro publications. Pour sa part, le musée d’Art contemporain présentait une monographie importante de l’artiste coréen Cody Choi — année de la Corée oblige — dont il possède depuis longtemps une pièce majeure ; le travail du coréo-californien s’emploie à désacraliser les œuvres cultes du répertoire de l’art occidental dans un furieux désir de mise à mal de la suprématie culturelle de l’Occident. Tout y passe : du Penseur de Rodin à la Joconde en incluant tous les grands artistes américains du siècle dernier qu’il malmène joyeusement en rajoutant à leurs œuvres de drôles de petits chiffons barrés d’inscriptions iconoclastes ou en les refaisant carrément à sa manière.

pourquoi il faut ranger sa chambre ou pourquoi il ne le faut pas, 2016 Installation, affaires, matériaux divers, dimensions variables Cette installation est partiellement composée de sa version précédente issue de la :  Collection Ville de Marseille, Fonds Communal d’Art Contemporain

pourquoi il faut ranger sa chambre ou pourquoi il ne le faut pas, 2016
Installation, affaires, matériaux divers, dimensions variables
Cette installation est partiellement composée de sa version précédente issue de la
Collection Ville de Marseille, Fonds Communal d’Art Contemporain

Cette présence de la saison coréenne se faisait également sentir dans de nombreux endroits de la ville (le Frac présentant également une installation importante de Koo Jeong A, South), notamment à la Compagnie, association sise dans le quartier du Panier où le duo RowalJeong composé des deux jeunes artistes Yunhee Noh et Hyunseok Jeong déployait une série de pièces basées sur la complexité des relations à l’intérieur du couple, thème que les deux artistes illustraient avec légèreté tandis que dans la vidéo de Jihye Park, Breaking the waves (2014), le même thème était traité d’une manière beaucoup plus dramatique et léchée. Autre stop obligatoire, celui à Vidéochroniques, au cœur de ce même Panier, dont le vernissage de l’expo d’Ahram Lee coïncidait avec la tenue du PAC. Le travail de cette jeune artiste coréenne installée à Marseille depuis plusieurs années se définit par une attention aigüe portée à nos agissements individuels et collectifs dont elle s’emploie à révéler la complexité insoupçonnée par de très subtils surlignages : ainsi de ces boulettes de viandes qui sont offertes quotidiennement aux visiteurs et dont elle ne révélera jamais la composition, pointant de fait le potentiel de confiance — ou d’inconscience — nécessaire à la « consommation » de cet anodin rituel… ou encore de l’installation Quelle meilleure manière de ranger sa chambre — la manière compacte ou la manière bordélique ? — qui révèle des rapports au monde radicalement opposés.

Anne-Valérie Gasc, Les larmes du Prince - Glas (détail de l'installation), 2016. Courtesy galerie Gourvennec Ogor Photo : Anne-Valérie Gasc

Anne-Valérie Gasc, Les larmes du Prince – Glas (détail de l’installation), 2016. Courtesy galerie Gourvennec Ogor
Photo : Anne-Valérie Gasc

Les galeries privées de Marseille n’étaient pas en reste qui avaient prévu de participer en nombre au printemps. Nous ne retiendrons — visite de presse oblige — que la galerie Gourvennec-Ogor qui, de plus en plus, s’affirme comme une des valeurs sûres de sa catégorie même si de nombreuses autres structures se montrent très dynamiques comme celle d’Arnaud Deschin, la GAD. La galerie Ogor présentait le travail d’Anne-Valérie Gasc : un alignement de gouttelettes de verre fichées dans le mur que l’artiste, dans un luxe de précautions, souhaitait rendre inoffensives au regard des visiteurs en leur imposant le port de lunettes de protection. La particularité de ces gouttelettes, c’est qu’elles sont quasiment indestructibles côté embout (c’est le principe même de la résistance du verre trempé) tandis que le simple contact de leur extrémité fine menace de les faire exploser… Il faut noter que cette exposition a été coproduite par le CIRVA (le Centre International de Recherche sur Verre et les Arts Plastiques), qui se montre particulièrement actif au sein du milieu artistique marseillais en collaborant avec de très nombreuses structures, associatives ou institutionnelles, comme c’est le cas également pour l’exposition de Lieven De Boeck au Frac ; le centre d’art avait par ailleurs décidé d’ouvrir ses portes pour mettre en scène la transformation de ces fameuses boules de verres — qui, une fois soufflées, produisent ces petites merveilles de translucidité — dans ce qui est apparu comme un des moments les plus spectaculaires et les plus réjouissants de ce printemps.

Au nombre de ces « performances » inopinées qui jalonnaient le parcours du PAC, il ne faut  surtout pas oublier de mentionner l’apparition de l’increvable Tania Mouraud qui, du haut de ses 74 balais bien tassés nous offrit un set des plus enthousiasmant, ses platines directement branchées sur les machines de l’atelier Tchikebe, qui n’aurait pas dépareillé un festival de musique électro des plus pointus2. Manière de clore en beauté et en musique un printemps des arts marseillais haut en couleurs.

Tania Mouraud, performance, 2016, Tchikebe, Marseille © Luce Moreau

Tania Mouraud, performance, 2016, Tchikebe, Marseille
© Luce Moreau

1 en référence au titre de l’exposition réalisée en co-commissariat avec Sextant et art-o-rama, « les Possédés ».

2 à noter aussi l’inénarrable débat qui s’engagea un soir à la Fabrique, le repère des Gensollen, à propos de la définition de l’art conceptuel, entre ces passionnés que sont les deux psy collectionneurs et une des dernières représentantes féminines de l’art conceptuel en exercice : une discussion inattendue et enflammée qui ne peut avoir lieu qu’à Marseille.


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