Le Cours des choses

par Patrice Joly

CAPC musée d’art contemporain de Bordeaux, 27.06 – 16.08.2020

« L’espace est le désir principal du corps. » Etel Adnan, Saisons.

Dans la grande nef du CAPC, 38 vidéos se côtoient sans avoir trop de difficultés à respecter, non pas la distanciation sociale de rigueur, mais plutôt une distance de courtoisie ou de non-parasitage réciproque. C’est l’œuvre bien connue de Fischli & Weiss, Le Cours des choses (Der Lauf der Dinge, 1986-1987), qui donne son nom a une exposition menée dans l’urgence pour répondre à ou plutôt pour résonner avec la crise du Covid-19 qui a transformé en profondeur nos manières d’habiter, de travailler, de nous réunir mais aussi de communiquer, de nous promener, de danser, d’aimer, etc. ; une œuvre iconique qui renvoie à nombre de problématiques présentes dans l’exposition, de la clôture (mentale, spatiale) à l’absurde de situations subies en passant par la prégnance des automates, une préoccupation qui revient constamment au sein de l’exposition.

Les curatrices Alice Motard et Sandra Patron — nouvelle directrice du lieu— n’ont pas cherché à aborder ces dimensions par des biais métaphoriques ou elliptiques, elles sont rentrées directement dans le dur de ce que nous avons vécu récemment. Le cours des choses est partitionné selon différentes orientations qui correspondent aux divers motifs nous ayant occupé et préoccupé ces derniers mois avec, en toile de fond, l’enfermement, qui, à n’en pas douter, est l’élément qui nous a le plus affecté. Il est frappant de remarquer que la grande majorité des œuvres présentées ont été réalisées avant le confinement, comme si elles n’avaient attendu que cette crise pour manifester leur pertinence et se trouver réunies.

Parmi les artistes sélectionnés, il y a ceux que l’on peut ranger dans la catégorie des prophètes (de malheur ?), pour qui le dysfonctionnement généralisé du cours des choses est déjà la norme sur une planète out of joint. Jon Rafman fait partie de ces derniers : l’artiste britannique dresse à longueur d’animations un futur cauchemardesque qui met en scène les pires visions d’horreur. À base d’hybridations impossibles rendues possibles par la force de calcul des machines, Rafman crée des récits onirico fantastiques qui prennent racine dans la noirceur de nos imaginations : Disaster Under The Sun (2019) imagine tous les sévices que pourrait perpétuer on ne sait quel monstrueux tyran à l’encontre d’avatars numériques dans une sorte de revisitation de l’enfer qui n’est pas sans rappeler celui de Brueghel. Jonathan Vinel, benjamin de l’exposition, a détourné GTA (Grand Theft Auto) dans lequel il se retrouve projeté à la recherche de ses amis disparus. La fiction de ce jeune artiste témoigne de l’angoisse d’un monde dystopisé que le réalisme et la brutalité du jeu vidéo réussissent à rendre encore plus saisissante (Martin pleure, 2017).

Jonathan Vinel, Martin pleure, 2017. Vidéo HD, couleur, son, 16’ Production : AKA. Courtesy de l’artiste

La thématique du travail — des fantasmes mais aussi de tous les abus bien réels qu’il suscite — est très présente, à l’instar de The Working Life (2013) de Superflex où l’on voit un hypnotiseur de métier vous inciter à vous libérer de l’emprise de votre travail en vous déculpabilisant, sorte d’inversion de l’injonction à toujours travailler plus que le génial collectif danois détourne de manière salutaire. Le Tour de Babel (2014) de Bertille Bak a toute sa raison d’être dans une exposition qui explore les angoisses suscitées par la crise du Covid-19 sur l’évolution du salariat. Ce film très tatiesque sur la vie à bord d’un paquebot nous ramène à une réalité d’avant la crise en pointant les conditions de travail très inégalitaires des travailleurs embarqués : la croisière filmée par l’artiste, outre le fait qu’elle renvoie à un « confinement » — voulu par les passagers, plus contraint pour les travailleurs — met en lumière de manière caricaturale le fait que deux mondes cohabitent sans vraiment se rencontrer, faisant penser aux sacrifices quotidiens qu’ont dû réaliser certaines catégories de travailleurs pour ravitailler notre monde confiné. Surenchérissant sur ces questionnements, le film de Lola Gonzalez, Veridis Quo (2016) en rajoute sur un avenir qui inquiète et qui pourrait se révéler pire que ce que l’on pouvait imaginer, la dégradation des conditions de travail ne faisant qu’augurer un noircissement des conditions de vie tout court…

La thématique du collectif en action est envisagée dans sa dualité, la foule et son exubérance  diversement présentée, à la fois comme exutoire (Pauline Curnier Jardin, Explosion Ma Baby, 2016) ou transe festive (Mark Leckey, Fiorucci Made Me Hardcore, 1999) mais aussi comme mouvement fusionnel et dépossession de l’individualité (Stephen Dean, BLOCO, 2005) : l’impossibilité de se rassembler qu’a provoqué la crise actuelle n’a pas seulement pointé ce que nous avons perdu à ne plus pouvoir nous unir sur le plan émotionnel, elle nous a aussi renvoyé à la perte du pouvoir du collectif comme force d’opposition politique (Clemens von Wedemeyer, 70.001, 2019). Quant à l’intervention de Lili Reynaud-Dewar, elle nous remémore l’épidémie du SIDA qui a ravagé la communauté gay dans les années 80 et 90 : rebondissant sur une ancienne pièce montrée à la biennale de Venise en 2015 qui mettait en débat la responsabilité morale des individus face à l’éventualité de la contamination, elle replace la discussion dans le contexte actuel, certes différent, de la libre disposition de son corps et de son désir dans le cadre d’une pandémie (My epidemic, 2020).

Les thèmes que charrient la plupart des œuvres présentées sont des thèmes de tous temps qui ont largement inspiré les artistes par le passé, à l’instar de John Baldessari (Six Colorfoul Inside Jobs, 1977) ou de Bruce Nauman. Les films d’Absalon débordent le cadre restreint du confinement spatial pour nous faire réfléchir à un autre confinement qui peut se révéler autrement plus prégnant, celui de la cellule familiale.

Hoël Duret, Drop Out, 2020

Nous ne pourrons faire le tour d’une exposition foisonnante qui tente de mettre en lumière et d’explorer les thématiques liées à l’enfermement et à ses conséquences sur nos vies et nos comportements. Pour finir, deux œuvres retiendront plus spécialement notre attention : Drop Out d’Hoël Duret parti au début d’année en résidence en Nouvelle-Zélande pour tourner une vidéo sur les conséquences du réchauffement climatique et qui se retrouve rattrapé par une situation dont il décide d’intégrer les effets à un scénario devenu pour le coup étrangement proche du réel, et l’incroyable vidéo de Clément Cogitore, Assange Dancing (2012), qui montre le célèbre activiste, confiné s’il en est, dansant seul au milieu d’un night club quasiment désert, comme inconscient des vicissitudes qui l’attendent…

Image en une : Superflex, The Working Life, 2013


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