La Doublure

par Patrice Joly

Villa Arson, Nice, 10.02– 30.04.2017

Un des objectifs de « La Doublure », l’exposition présentée dans la Galerie Carrée de la Villa Arson, est de tenter de rendre palpables un certain nombre de projets artistiques, littéraires et mêmes sportifs qui n’ont jamais eu d’existence tangible si ce n’est au stade de dessin, de spéculation, d’esquisse ou encore de fragments. D’une certaine manière, on peut estimer que le but de toute fiction, qu’elle soit littéraire, cinématographique, ou iconique, est de produire un effet de réel qui vient rendre l’inimaginable acceptable et, conséquemment, toute réalité plus discutable que ses doubles imaginaires : cette fameuse « suspension consentie de l’incrédulité » (suspension of disbelief) dont parle Samuel Coleridge et qui permet tout simplement, en acceptant d’intégrer à la réalité un certain coefficient d’irréalité, soit via l’inclusion de phénomènes surnaturels, soit en introduisant des fragments de scénarios à la limite du concevable, afin d’en accréditer le principe global et d’ainsi donner corps à la fonction démonstrative de la fiction, se trouve ici illustrée de manière drolatique. En fait, plutôt que de « réparer le préjudice fait à l’irréalité » dont on minimiserait la nécessité « technique » et le rôle indispensable au bon fonctionnement de la fiction, il s’agirait plutôt ici de réparer l’injustice faite à l’oubli ou à l’abandon de certaines séquences ou de certains projets, en leur donnant une effectivité qu’ils ne possèdent qu’à l’intérieur de ces fictions… Le propos de l’exposition curatée par les quatre commissaires åbäke, Sofie Dederen (Frans Masereel Centrum), Éric Mangion (Villa Arson) et Radim Peško se situe donc dans cet entre-deux que les auteurs de science-fiction et d’uchronie affectionnent particulièrement : il s’agit d’un jeu un peu absurde et enfantin à première vue mais qui se révèle foncièrement jubilatoire et stimulant pour l’imaginaire à la longue.

Photos : Loïc Thébaud

Photo : Patrice Joly

Voilà pour le côté discursif… En ce qui concerne l’aspect plus prosaïque, l’exposition se propose de donner corps à ces formes alternatives de la réalité, en en réunissant une grande variété — ce qui donne à l’exposition cet aspect un peu souk ou brocante — qui va de la réalisation d’un tee shirt prônant l’élection à la présidence des États-Unis d’un candidat qui n’a eu d’existence que dans la série The Wire1 à la présentation simultanée de deux affiches pour des Jeux Olympiques de la même année dans deux villes différentes qui n’ont jamais eu lieu mais dont le design avait été commandé et réalisé, ou encore à la réunion d’une discothèque composée de disques non totalement assumés par leurs auteurs, dissimulés sous des noms d’emprunt (Arnaud Maguet). Outre le fait que l’exposition réunit nombre de projets tronqués, avortés ou inaboutis — les extirpant momentanément d’un oubli définitif — dans des domaines aussi variés que l’édition de livres ou de disques, la production de polices typographiques, l’impression d’affiches tirées du grossissement de fragments d’illustrations historiques2, elle permet d’apaiser un sentiment de frustration relativement répandu, celui que l’on éprouve devant la « disparition » de personnages de fiction — la ressuscitation des héros de série étant un phénomène que l’on ne peut plus désormais envisager à la légère — mais aussi devant l’impossibilité d’accéder à certaines situations sises à l’intérieur de nos fictions préférées ou de pouvoir visualiser les coulisses du « théâtre des opérations », ce qui constitue également une des curiosités de « La Doublure ». Cette espèce de magie du quotidien qui insuffle toute l’exposition n’est pas non plus étrangère au sentiment jouissif qui emporte le visiteur se voyant soudain offrir la possibilité de contrecarrer l’ordre intangible de la réalité… Ce qui ne va pas sans questionner la fonction de la fiction, censée renforcer la conscience du lecteur ou du visiteur et lui donner des armes pour mieux affronter le réel. Prolonger au-delà du temps de la fiction la « suspension consentie de l’incrédulité », n’est-ce pas aller à l’encontre des objectifs de la fiction et régresser vers un infantilisme contre-productif ? L’exposition ne prétend pas répondre à ces questions, elle se situe plutôt dans le registre — amusant — de l’investigation et de la juxtaposition de ces « accidents du réel » où ces derniers sont interrogés à l’aune de leur inaboutissement ou de leur impossibilité a priori, sans engager plus avant un questionnement plus fondamental.

Photo : Loïc Thébaud

Pour exemple, un des plus célèbres opus de Philip K. Dick, le Maître du Haut Château (titre original : The Man in the High Castle, 1962) roman uchronique paru en 1962, insère dans la trame du récit un autre roman, Le poids de la sauterelle (The Grasshopper Lies Heavy) qui imagine une autre issue à l’ouvrage de Dick dans lequel celui-ci décrit un monde où ce sont les Nazis et les Japonais qui auraient gagné la guerre. Roman dans le roman, uchronie dans l’uchronie, le Poids de la sauterelle est un modèle du genre qui, bien entendu, est resté à l’état évanescent et n’a jamais été écrit, encore moins publié. « La Doublure » revient sur ce grand moment de la littérature de science-fiction et, bien que l’objet exposé (un livre blanc) ne consiste pas en « l’écriture » du roman imaginé par Dick, confère cependant un peu plus de poids à cette réjouissante fiction en lui offrant un surplus d’existence. Au passage, elle agite aussi ces interrogations philosophiques au sein desquelles le maître californien n’a cessé de fourbir ses talents de spéculateur, rejoignant dans cette quête intellectuelle des scientifiques et des philosophes de premier plan qui, de Platon à Berkeley et de Heisenberg à Schroedinger ont régulièrement questionné ces hypothèses des univers parallèles et de l’unique réalité des idées… La remise en lumière d’un tel projet est des plus stimulantes pour l’esprit et cela aurait certainement valu la peine d’aborder ces questions d’uchronie et de mondes parallèles dans des textes accompagnateurs : on espère que les prochaines étapes seront l’occasion de développements philosophiques et littéraires passionants.

Photo : Loïc Thébaud

Par ailleurs, on aurait tout à fait pu y incorporer les fameuses pièces de Bertrand Lavier (Walt Dysney Productions, 1997) qui reprennent les formes parues dans la série de bandes dessinées de Walt Disney connues sous le nom de Traits très abstraits dans laquelle Mickey et Minnie visitent un musée d’art contemporain. À ces sculptures qui n’existent qu’à l’état de simulacres dans un univers fictionnel et, qui plus est, à l’intérieur d’une bande dessinée pour enfants, Lavier donne une réelle effectivité en les extirpant de leur contexte originel, véritable tour de passe-passe qui nous fait replonger dans les questions de l’appartenance des idées et la pertinence de la notion d’auteur. Son travail apparaît ici comme une réévaluation ironique des mécanismes prescripteurs de la culture qui peuvent amener à des formes alternatives de la critique toutes aussi probantes que celles des canaux classiques… Il semble que tout l’enjeu de l’exposition se trouve brillamment posé par ces pièces qui installent des passerelles dynamiques entre fiction et réalité et déconstruisent radicalement ces concepts que l’on croyait intangibles. Mais « La Doublure », et c’est là un de ses autres intérêts, est une exposition in progress qui continue son chemin dans d’autres structures3 en agrégeant d’autres propositions. Souhaitons qu’elle ne perde pas son caractère foutraque, joyeux et résolument loufoque qui manque cruellement dans nombre d’expositions d’art contemporain, tout en nous proposant, on l’espère, un nécessaire corpus de textes pour accompagner les questions qu’elle ne manque pas de soulever.

1 Proposition de Suzi Masaki : création d’un tee shirt aux couleurs du Président Carcetti, le maire de Baltimore dans la série The Wire, joué par Aidan Gillen, porté par des performeurs pendant le vernissage de l’exposition.

2 Œuvre de Simon Bérard (étudiant de la villa Arson) qui produit une proposition d’Édouard Levé dans œuvres qui lui même reprend des propositions de gravures de la fin XIXe-début XXe, en l’occurrence ici Gustave Doré.

3 L’exposition a débuté à la 27e Biennale de Brno en 2016 sous le titre « Which Mirror Do You Want to Lick? », elle voyagera au Frans Masereel Centrum en Belgique puis à l’Academia de Bologne.

(Image en une : La Doublure, vue de l’exposition. Photo : Loïc Thébaud / Villa Arson Nice)


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