Katia Kameli

par Doriane Spiteri

Stream of Stories, PHAKT – Centre Culturel Colombier, Rennes, 29.09 – 01.12.2018

Après Boden, Londres, Glasgow et Paris, c’est à Rennes, dans le cadre de la sixième édition des Ateliers de Rennes – biennale d’art contemporain intitulée « À Cris Ouvert », que Katia Kameli poursuit son enquête autour des origines et des traductions des fables de La Fontaine.
Pour le cinquième chapitre de son projet « Stream of Stories », elle transforme la galerie du PHAKT – Centre Culturel Colombier en espace de recherche. Les différents éléments des précédentes occurrences – illustrations, ouvrages, textes, masques d’animaux, entretiens filmés – sont repris et enrichis, créant de nouvelles narrations.

Dans ce projet, l’artiste mène une investigation sur les sources de ces fables qui remonteraient en Inde au troisième siècle avant notre ère avec le Pañchatantra ou fables de Bidpaï, recueil de fables et de contes puisés dans la tradition orale d’Inde dont le nom sanskrit signifie « Le Livre d’instruction en cinq parties ». Foisonnant d’allégories animalières, cet ensemble de fables était destiné à l’éducation morale et politique des princes. Ces textes se retrouvent par la suite dans une version perse puis c’est Ibn Al-Muqaffa qui, fort d’une double culture arabo-persanne, l’adaptera en langue arabe en 750. Cette version enrichie intitulée Kalila wa Dimna participera largement à la diffusion des fables en Occident. Au fil du temps, ces fables traversent les pays et les langues et c’est une version latine, publiée en 1644 en France, qui servira de source d’inspiration au célèbre recueil des Fables de Jean de La Fontaine publié en 1678. Il reconnaîtra lui-même s’être inspiré de la version indienne pour écrire ses fables.

Pour ce nouveau chapitre, Katia Kameli a réalisé une vidéo, projetée dans l’espace d’exposition, dans laquelle la comédienne Clara Chabalier interprète le rôle de Burzōē, médecin perse qui, selon la légende aurait été, au cours du VIe siècle, chargé par le roi Sassanide perse Khusraw Anushirwan de retrouver le Pañchatantra. Dehors, assise sur un fauteuil, différentes traductions des fables à ses pieds et une rangée de bambous en toile de fond, elle nous livre le récit de ses aventures, s’arrêtant parfois pour laisser place, sous forme de petits encarts vidéo, aux entretiens réalisés auparavant avec des traducteurs et des historiens spécialistes des fables. Pour l’occasion, l’artiste a ajouté à ces témoignages la voix d’un traducteur breton permettant ainsi de souligner la manière dont les textes continuent d’évoluer et d’être interprétés en fonction des contextes culturels et des langues. L’artiste nous livre un récit polyphonique qui prend également corps dans l’iconographie avec les illustrations – La Tortue et les Deux Canards, Les animaux malades de la peste – dorées à la feuille, au travers de livres fac-similés de versions illustrées des fables ou encore d’un arbre généalogique permettant de visualiser les flux migratoires du Pañchatantra et de ces différentes traductions. Au dessus des livres sont présentés les masques du chameau, du lion et de l’âne réalisés par l’artiste pour le premier volet du projet et portés dans le film réalisé pour le quatrième chapitre au Plateau – Frac île-de-France à Paris avec la participation d’habitants du quartier. Accrochées au mur, face à la projection vidéo, sont présentées des sérigraphies de grands formats rappelant les pages d’un livre. Il s’agit de fables tirés du Pañchatantra, du Kalila wa Dimna et des Fables de la Fontaine dont certains passages sont travaillés à la feuille d’or pour en révéler les intertextualités, les structures communes aux fables et permettre une lecture analytique comparée.

Tel un voyage suivant les traces des différentes adaptations du texte, l’exposition nous emmène au cœur du processus de traduction et des questionnements qu’il engendre. Elle dévoile le rapport ambigu à la vérité et à l’exigence de fidélité dans la traduction et la manière dont le texte acquiert son autonomie avec le temps. Ne considérant pas la traduction seulement comme un passage entre deux cultures, ni comme un simple acte de transmission, mais comme une extension du sens et de la forme, Katia Kameli souligne les influences réciproques pour permettre d’interroger les notions d’original et de copie. Elle démontre l’impossibilité d’une traduction absolue telle que Paul Ricœur l’avait introduit avec la notion d’une « autonomie sémantique du texte »[1] qui, simplement par le fait d’être fixé par l’écriture, acquiert une existence et une historicité propres. C’est également de cette évolution du texte dont témoignent les traducteurs dans leurs entretiens filmés : la traduction est toujours une interprétation. Pour l’artiste franco-algérienne qui s’intéresse particulièrement à l’entre-deux, à l’intermédiaire et à l’hybridité, il s’agit avant tout de mettre en évidence l’identité plurielle d’une œuvre majeure, la multiplicité de ses sources et de ses flux afin de mettre à mal le sentiment d’appartenance et d’apprécier la part de l’autre.

[1] Paul Ricoeur, « Herméneutique et monde du texte », in Ecrits et conférences 2 : Herméneutique, Paris (Seuil), 2010, p. 37.

(Toutes les images : Vue de l’exposition. Photo : Aurélien Mole.)

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