J’aime « I ♥ John Giorno »

par Laurent Buffet

Les hasards du calendrier donnent parfois lieu à de troublants contrastes. Cinq jours après que Dominique Gonzalez-Foerster ait ouvert, dans la Galerie Sud du musée National d’Art moderne, les portes d’une intimité pour le moins complaisante, faite d’un bric-à-brac de références digne d’une conversation de cagneux, par des astuces d’accrochage aux ficelles aussi grosses que des oléoducs, Ugo Rondinone inaugurait « I ♥ John Giorno » au Palais de Tokyo, un bouleversant hommage adressé à son amant, une figure importante de la contre-culture américaine, mais aussi l’un des principaux introducteurs du bouddhisme tibétain outre-Atlantique. Déclaration d’amour, rétrospective, biographie, l’exposition retrace l’histoire, circulaire, intense, lumineuse, d’une aventure à la fois artistique et spirituelle.

Vue de l'exposition UGO RONDINONE : I ♥ JOHN GIORNO, Palais de Tokyo (21.10 2015 – 10.01 2016). Photo : André Morin. Ugo Rondinone, THANX 4 NOTHING. Installation vidéo (noir et blanc), 14 min, 2015. Courtesy de l’artiste. Copyright Ugo Rondinone.

Ugo Rondinone, THANX 4 NOTHING. Installation vidéo (noir et blanc), 14 min, 2015. Courtesy de l’artiste. Copyright Ugo Rondinone.

La place du bouddhisme dans l’émergence de la scène artistique contemporaine entre les années 1950 et 1970 est un chantier qui, pour une large part, reste encore à faire, et dans lequel le travail de Giorno devrait occuper une place centrale. Celui qui fut au croisement de la Beat Generation et du Pop Art fut aussi un important médiateur des enseignements des maîtres tibétains auprès du public américain – ceci à une époque où, sous l’impulsion de John Cage et d’autres, c’était surtout le Zen qui retenait l’attention des milieux cultivés. La déclamation du poème qui introduit l’exposition, Thanks for nothing, magistralement filmée et mise en scène par Ugo Rondinone, est un concentré de philosophie bouddhiste passée au crible de la contre-culture américaine. D’abord le corps : les deux pieds nus sur le sol, ancrés à la Terre, dans un smoking qui tour à tour passe du noir au blanc et du blanc au noir, le poète se balance comme une tige sous l’impulsion des mots qui le traversent. La récitation est servie par une mise en scène qui en souligne le phrasé incantatoire, diffractée sur quatre écrans et une série de moniteurs disposés au sol, lesquels nous plongent dans un tournoiement visuel et sonore qui, au final, s’anéantit dans la lumière blanche d’un projecteur. Les paroles ensuite : le texte, écrit à l’occasion du 70e anniversaire du poète, révèle, à l’état quasi cristallin, les contradictions mais aussi le pouvoir régénérateur de la réception du bouddhisme par une génération qui entendit par ailleurs renverser tous les tabous de sa propre culture – Giorno est aussi un fervent militant de la cause homosexuelle. Dans la lignée de Kerouac et de Ginsberg, Giorno navigue entre les plaisirs pléthoriques de la chair et les abstractions métaphysiques ; comme eux, il poursuit d’un même élan la voie de la délivrance spirituelle et celle de la libération du sujet et des ses pulsions, notamment sexuelles, anticipée par les avant-gardes artistiques du début du XXe siècle. Évoquant avec tendresse, humour et compassion ses anciens amants, ses périodes de dépression, la mort des amis, les échecs, le manque de reconnaissance, emportant  tous les aspects de sa vie en un même flux incantatoire dans lequel se manifeste la vacuité ultime de l’ego, Giorno fait de Thanx 4 nothing l’une des pièces maîtresses de l’exposition.

Vue de l'exposition UGO RONDINONE : I ♥ JOHN GIORNO, Palais de Tokyo (21.10 2015 – 10.01 2016). Photo : André Morin. Courtesy de l'artiste.

Vue de l’exposition UGO RONDINONE : I ♥ JOHN GIORNO, Palais de Tokyo (21.10 2015 – 10.01 2016). Photo : André Morin. Courtesy de l’artiste.

À partir de là, le reste se démultiplie comme les incarnations des maîtres du dharma sur les fresques tibétaines, passant par tous les états de la conscience et de la matière. Dans la grande salle consacrée aux archives du poète, les périodes de sa vie ressurgissent sous une forme dépassionnée, méthodique, documentaire, ceintes toutefois par un chatoiement de couleurs électriques. Plus loin, Giorno se fait modèle sous la caméra d’Andy Warhol scrutant son corps ensommeillé dans Sleep (1963), la projection du film se trouvant par ailleurs associée à d’autres portraits cinématographiques que lui consacra le prince du Pop. Puis retour au bruit et à la fureur avec une salle dédiée aux poèmes sonores et visuels. Fuyant l’espace du livre, la poésie se fait virale à travers des séries de haïkus customisés, plusieurs combinés téléphoniques donnant à entendre les fameux Dial-A-Poem (1968), ou encore des écrans digitaux rythmés par la phrasé hâtif d’une voix synthétique. À côté, l’ambiance est à la méditation, un autel bouddhiste faisant face à la reproduction en bronze d’une cheminée rituelle appartenant au poète. L’ensemble est entouré de peintures et de sculptures tibétaines prêtées par le musée Guimet. Autour de ces salles, cœur battant de l’exposition, sont présentées les productions réalisées en collaboration avec d’autres artistes dans le cadre du Giorno Poetry System (1965-1993), ainsi que des témoignages de l’influence du poète et de son travail sur des artistes plus jeunes. Un film assez scolaire de Pierre Huyghe (Sleeptalking, 1998), une installation plutôt insignifiante de Rirkrit Tiravanija (Untitled, 2008), côtoient plusieurs photographies et peintures à peine plus captivantes. Mais ces œuvres tournent comme autant de satellites artificiels autour d’une figure solaire qui intitula l’un de ses recueils de poèmes : Il faut brûler pour briller.

Vue de l'exposition UGO RONDINONE : I ♥ JOHN GIORNO, Palais de Tokyo (21.10 2015 – 10.01 2016). Photo : André Morin. Courtesy de l'artiste.

Vue de l’exposition UGO RONDINONE : I ♥ JOHN GIORNO, Palais de Tokyo (21.10 2015 – 10.01 2016). Photo : André Morin. Courtesy de l’artiste.

À une époque où de nombreux curateurs voudraient se faire passer pour des artistes, cette invitation faite à un artiste de prendre lui-même en charge un projet curatorial a le mérite de rappeler que l’histoire de l’art est d’abord le fait de ceux qui la produisent. Devant le pouvoir exorbitant désormais acquis par cette intendance culturelle, ne faudrait-il pas plus souvent laisser aux artistes la liberté d’en exposer eux-mêmes les formes actuelles ? La réussite de « I  ♥ John Giorno », pensée comme une œuvre à part entière, suffirait à nous en convaincre.

 

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