Ibrahim Mahama

par Horya Makhlouf

The Memory of Love

Frac des Pays de la Loire – Nantes

Commissaire : Claire Staebler

2.07 – 2.10.2022

À quoi tient-il, ce sentiment d’être chez soi ? Comment le trouver, son espace à soi ? Et composer avec les forces, passées, présentes et en devenir, qui l’habitent avec soi ?

Visibles depuis la berge, de l’autre côté de la rive, flanquant le vent par-dessus la tête de qui s’aventure là, cinq drapeaux en toile de jute juchés sur le toit du centre d’art signalent un nouveau monde, monté de toutes pièces sur les vestiges de ceux qui l’ont précédé. Sur le quai des Antilles, où le FRAC des Pays de la Loire est implanté, des textiles continuent d’être charriés, et des histoires de se tisser. Claire Staebler, fraîchement arrivée à la tête de la maison, a proposé à Ibrahim Mahama de venir s’y installer le temps d’une exposition. L’artiste ne fait jamais les choses à moitié et a pris la directrice-commissaire au mot. Voilà pourquoi il a ramené, par cargo, depuis son atelier de Tamale au Ghana, des portes, des volets et des fenêtres, des fauteuils et des étagères, des disques et des tissus, avec lesquels il réaménage le White Cube, jusqu’à le transformer en salon.

Vue de l’exposition Ibrahim Mahama, The Memory of Love 
au Frac des Pays de la Loire, site de Nantes, 2022. Cliché Fanny Trichet.

On y vient en visiteur, on y est reçu en ami, invité à s’installer à son tour, pour palper l’Histoire par tous les sens. Les oreilles, les yeux, les mains et les corps tout entiers sont convoqués dans l’espace, public et domestique à la fois. S’asseoir, toucher, regarder et écouter, les items culturels importés par Ibrahim Mahama, et suivre les chemins qu’ils dessinent à travers les époques et les géographies. L’accueil est chaleureux, qui prépare les cœurs à recevoir les mémoires et les sens à décrypter les signes qui les composent. Tout l’enjeu est de trouver sa place, au milieu de celles qu’occupent les pièces ici rapportées.

Jeter un œil par-delà les fenêtres et les portes installées le long des murs blancs, c’est ouvrir le regard sur des horizons de motifs et des mondes de couleurs. Derrière les grillages ou les pare-soleils, sont tendus des tissus wax sur lesquels se déclinent des fleurs, des plantes et des chasse-mouches, des oiseaux et des figures, des poules et des œufs, des anecdotes et des morales traduites en icones colorées – dont on pourrait apprendre le langage dans l’ouvrage compilé par Marie-Cécile Zinsou, Wax Stories, mis à disposition à l’accueil. Les motifs sont picturaux, aussi cryptés qu’agréables à l’œil, et rappellent à l’artiste son passé de peintre et son art de la composition. La peinture est affaire de stratégie : il lui faut compiler le « beau » et l’efficace, disséminer subtilement les indices pour suivre le fil de l’histoire, guider les sens avec justesse sans tout révéler de l’autorité du pinceau. Un trait de trop, une ficelle qui dépasse, et le regard se déporte ailleurs, fâché ou désabusé.

Ibrahim Mahama aussi est stratège : il sait faire parler les preuves et les témoins, équilibrer les éléments pour transmettre l’histoire et, mieux encore, permettre à chacun de s’en saisir soi-même. Alors, derrière la jouissance pure des formes et des couleurs, les coulisses de leur création s’éclairent. Les éléments d’architecture récupérés par l’artiste détonnent plus fort autour des couleurs éclatantes. Les installations mobilières clament depuis l’entrée leur hybridité ; elles sont enfin entendues.

Vue de l’exposition Ibrahim Mahama, The Memory of Love 
au Frac des Pays de la Loire, site de Nantes, 2022. Cliché Fanny Trichet.

La mixité des pièces est le miroir de celle de l’histoire récente du Ghana. Tendus sur d’atypiques châssis, les tissus-peintures mettent en scène des comptines mais aussi les circuits dans lesquels ils se sont transmis et s’échangent encore. Ceux qui ont fait venir le wax de Hollande jusqu’en Afrique subsaharienne, mais aussi de Chine, où certains sont désormais fabriqués, d’Angleterre ou d’Allemagne, où d’autres sont imprimés, et retour.

Accumulés, échangés, troqués, vendus, portés, utilisés, rafistolés, jetés, récupérés, ils sont collectionnés par l’artiste depuis des années, qui en a constitué une archive où se lisent les modes qui les ont renouvelés, les mains qui les ont échangés et les corps qui s’en sont parés. Ici et là, par-dessus les motifs, les étiquettes que l’on cherche d’ordinaire à cacher sont fièrement exhibées. Elles indiquent les provenances, les circulations et, in fine, la hiérarchie entre les étoffes – reflet de celle imposée entre les êtres avec les colonisations. Elles témoignent des échanges et des traditions, des héritages et des transmissions, des conquêtes et reconquêtes perpétuelles avec lesquelles construire sa propre histoire et tricoter sa culture à soi.

Vue de l’exposition Ibrahim Mahama, The Memory of Love 
au Frac des Pays de la Loire, site de Nantes, 2022. Cliché Fanny Trichet.

Comment composer avec des forces que l’on n’a pas désiré voir venir ? Contre lesquelles on a lutté ? Comment se réapproprier une histoire imposée ? Et trouver sa place au milieu du vacarme ? Dans les entrailles de la terre et les fondations des bâtiments, sur les surfaces des murs bâtis et aménagés par d’autres, Ibrahim Mahama et son équipe œuvrent à suturer les déchirures du passé. Le patchwork est la clé qu’ils ont trouvée pour faire progresser les récits individuels et collectifs. Et multiplier les scénarios et les chapitres.

Dans les ruines d’un bâtiment brutaliste du Ghana post-indépendant, ils ont installé la Red Clay Foundation, spectaculaire lieu de transmission de l’art et des savoirs dans lequel se dessinent, enfin, les contours d’un véritable espace à soi. Sur deux fauteuils, au fond de l’exposition, le public peut en observer les fondations – au sens propre – et la manière dont l’équipe a investi le lieu. Sur la vidéo défilent des hommes en plein travail d’assainissement des sous-sols et des chauves-souris qui se sont installées avant eux, et avec lesquelles ils cohabitent.

Tout est affaire de conquête. Fort de ce constat et des histoires qu’il a accumulées, Ibrahim Mahama s’essaye à en inventer un modèle 2.0 : celui qui saurait habiter avec et non plus à la place de, celui qui saurait réparer et non plus détruire, celui qui préfère les suites aux tables-rases. Une conquête-creuset, qui équilibrerait les rapports de pouvoirs et de dominations nécessairement en jeu dès lors que l’on décide de s’installer dans un lieu. Une conquête habillée en wax, qui devrait trouver un nouveau nom, et qui saurait démêler les nœuds de l’histoire pour composer avec, malgré tout.

Alors, peut-être, émergera ce lieu à soi, et même à nous, et qu’il pourra se trouver partout. La fable est idyllique, c’est vrai ; Ibrahim Mahama en est conscient. Tout au bout du parcours, en face de la réserve du centre d’art, une fenêtre est posée à même le sol, prête à être fixée au mur ou bien sur le départ, qui sait ? Elle est sûrement encore un indice dans la stratégie déroulée par l’artiste : libre à qui veut de choisir son scénario pour parvenir, enfin, à trouver sa place, ou continuer à la chercher ailleurs.

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Image en une : Vue de l’exposition Ibrahim Mahama, The Memory of Love au Frac des Pays de la Loire, site de Nantes, 2022. Cliché Fanny Trichet.


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