Aziyadé Baudouin-Talec

par Magali Nachtergael

Festival Les écritures bougées 4e édition, 27 et 28 juin + 4 et 5 juillet à 18h sur Zoom

Depuis 2017, Aziyadé Baudouin-Talec a lancé un festival annuel de littérature vivante, Les écritures bougées, dans le cadre de sa structure éponyme. Avec une équipe rassemblant jeunes artistes et figures de la performance, l’association des écritures bougées décline des projets éditoriaux, curatoriaux, des soirées de lectures-actions et un festival annuel. La 4e édition du festival des écritures bougées se tiendra en ligne ce week-end et le suivant, elle sera centrée autour de l’image et du cinéma mais aussi autour du désir et de l’amour.

Avec la crise du Covid-19, comment a évolué le festival par rapport au projet initial ?

Depuis quatre ans, Les écritures bougées ont lieu l’été et principalement dans la région parisienne, au centre d’art la Traverse d’Alfortville notamment, avec lequel nous avons des rendez-vous réguliers. Les événements organisés par les écritures bougées se sont déjà délocalisés en Bretagne, en Franche-Comté et à Bruxelles, mais pas le festival.

Cette année, l’idée aurait été, pour changer, de faire quelque chose à la campagne, sur le modèle d’un festival mobile qui se serait installé dans des lieux singuliers pour travailler sur les rapports entre architecture et écriture. Avec la crise du Covid-19, nous avons dû basculer dans le virtuel et repenser totalement le festival en lien avec les images, en particulier celles du cinéma. Nous sortons d’une période de frustration où tous les désirs ont été suspendus et je ne voulais pas rester dans cette situation d’attente. Les écritures bougées, cela évoque le fait (l’acte) d’écrire, le mouvement, la danse, c’est aussi bien visuel que sonore, même si cela reste un festival dédié à la puissance de la langue. Pour échapper à cette ambiance pesante du confinement, j’ai sélectionné cinq films, une chanson et un livre dont j’ai recombinés les titres pour imaginer des films ou des livres potentiels : par exemple À bout de souffle et Les ailes du désir deviennent À bout du désir, on y retrouve aussi À l’ombre de mes nuits blanches. Ces films étant tous traversés par des histoires d’amour, la thématique est devenue celle de l’amour et du désir. J’ai proposé à une trentaine d’artistes, bien qu’ils ne soient pas tous réalisateurs ni forcément réceptifs à ce médium, de créer un film ou de proposer une lecture-action. Les réponses ont été enthousiastes et, sur vingt-cinq interventions, il y aura une dizaine de films, chaque intervention étant programmée sur Zoom et limitée à une durée d’entre deux et dix minutes.

Laisse tomber la Girafe, Barbara Manzetti, Les nourritures criées, la Criée, Rennes, 26 juin 2019.

C’est une des caractéristiques des écritures bougées (la structure), de ne pas être qu’un festival de littérature vivante, même si c’est déjà beaucoup, il y a d’autres formats qui accompagnent ce projet.

Le principe du festival est en soi d’avoir plusieurs formes, et une des premières soirées, Une vie sans dormir, en juin 2016, présentait des projections de films d’artistes et de réalisateurs en lien avec la littérature. L’écriture projetée et le rapport au cinéma y étaient déjà présents, le tout ponctué de lectures-actions. La programmation des écritures bougées consiste à mélanger des artistes, des écrivains, des chorégraphes en présentant aussi bien des formes vidéo, musicales ou parlées. Ma première exposition Qu’est-ce que je veux dire ? Euh. Qu’est-ce que je peux dire ? J’sais pas quoi dire.[1] rassemblait des œuvres (dessins, sculptures, sons, vidéos, livres…) et des textes « activés » au moment du vernissage. Ce qui m’intéresse, c’est l’intensité de la présence de l’artiste dans son rapport à l’écriture. Je n’envisage pas une exposition sans la possibilité d’un moment dédié à la lecture-action. Pour moi, la plasticité des œuvres et la plasticité de l’écriture sont liées.

Tue-les laitue !, Ariane Michel et Virginie Foin, Les nourritures criées, plage des Dames, Douarnenez, 12 août 2019. Photo : Margot Montigny

Comment repères-tu et sélectionnes-tu les artistes qui participent aux écritures bougées ?

Même s’il y a des artistes que j’invite régulièrement – Clément Delhomme, Antoine Boute, Céline Ahond, Yaïr Barelli, Yoann Thommerel – j’ai souhaité pour cette édition ouvrir plus largement le spectre. Les 200 artistes invités depuis 2016 (sur une quarantaine d’évènements) forment une constellation qui gravite autour de la littérature, du cinéma, de l’art contemporain, de la danse et de la musique. Le principe du festival vient d’un désir de mêler des esthétiques et des mondes qui d’habitude ne se croisent pas forcément, des artistes de différentes générations. Le chorégraphe Yaïr Barelli va côtoyer Gabriel Gauthier, ancien élève des Beaux-Arts de Paris, passé brièvement par un conservatoire de théâtre ; Grand Magasin, duo de théâtre expérimental ; et des figures du monde de l’art comme Joël Hubaut ou Arnaud Labelle-Rojoux.

Pendant trois ans et demi, j’étais seule et voilà un an que je travaille avec une petite équipe animée par la même passion pour la littérature expérimentale, Loris Humeau, Laure Mathieu, Yoann Thommerel, Antoine Dufeu et Arnaud Labelle-Rojoux. On se réunit régulièrement pour l’organisation des événements, on s’échange des conseils sur des formats, des méthodes, des lieux et des artistes. Laure Mathieu m’a recommandé d’inviter de Charme, duo d’artistes de Rennes, et cette année, parmi les nouveaux invités, on trouve Mathilde Ganancia, Corentin Malvoisin rencontré via Céline Ahond, Fabrice Michel, Claire Finch & Clément Gagliano pour le duo Carry Creepy Cunts, Elsa Pallarès Hugon, Barthélemy Bette, Cécile Paris, David Evrard… Je les ai réunis autour de titres qui correspondent à leur esthétique, leur personnalité ou pour leur donner envie de rebondir, comme À l’ombre de mes nuits blanches ou À bout du désir. Sur l’écran noir des jeunes filles en fleurs, inspiré d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs, de Proust, certainement un des plus beaux titres de la littérature française, m’a tout de suite donné envie d’inviter Yves-Noël Genod. Ce dernier propose de réaliser une lecture à partir d’un extrait tiré de La Recherche ou d’Ada ou l’ardeur de Nabokov. J’avais aussi envie d’inviter Valentina Traïanova et Antoine Dufeu qui forment le duo Lubovda, sous le titre Je t’aime, les nuits.

Citéphilia, Eden Tinto Collins, dans le cadre du cycle Lèche ta robe, centre d’art contemporain La Traverse, 23 novembre 2019, photo : Pascal Bouclier

Comment est apparu le projet des nourritures criées ?

Les nourritures criées est un projet qui s’inscrit dans le cadre des écritures bougées pour lequel j’ai organisé quatre événements : au centre d’art La Traverse à Alfortville, à Zoo galerie à Nantes, à la Criée à Rennes et sur la plage des Dames à Douarnenez. Le titre s’inspire d’un extrait de La Prisonnière dans lequel Albertine propose à Marcel, après avoir écouté les maraîchers itinérants criant dans les rues, de jouer à un jeu, de ne manger que les nourritures qui auront été criées. L’exposition Les nourritures criées se tiendra à Nantes en octobre pour illustrer les rapports entre nourriture, art contemporain et littérature au travers de films, sculptures, œuvres sonores et lectures. C’était aussi l’occasion de travailler avec des artistes qui ne viennent pas du monde de la performance.

Comment te situes-tu par rapport à des festivals historiques comme Polyphonix ou plus récents comme Extra au Centre Pompidou ?

Joël Hubaut, qui a fait partie de Polyphonix, m’en a beaucoup parlé, de son énergie collective très rock, de cette jouissance de la langue. Effectivement lorsque j’ai commencé Les écritures bougées, je me suis inspirée de l’esprit Polyphonix, mais aussi de Fluxus : ce sont des incontournables. Je voulais proposer quelque chose à cheval entre littérature et art contemporain, qui ne soit ni tout à fait de la performance ni tout à fait de la poésie sonore mais un entre-deux. Les premières soirées ont eu lieu à la librairie A Balzac A Rodin dans une ambiance underground, en sous-sol : on était réellement sous terre, à cinquante, entassés à écouter les lectures actions dans une ambiance très joyeuse que j’ai essayé de recréer à chaque soirée. Il y avait toujours de quoi manger et de quoi boire car la rencontre est liée à la fête et au bonheur de se retrouver, c’était plus qu’une soirée de lecture.

Apnée, Antoine Boute, soirée Le bruit des choses oubliées, librairie A Balzac A Rodin, Paris, vendredi 8 décembre 2017

Tu prépares un festival qui aura lieu sur Zoom. Ne penses-tu pas que les lectures-actions vont perdre de l’intensité qu’elles auraient eu en présence d’un public physique ?

Pendant le confinement, j’ai suivi des performances en direct du Center For Experimental Lectures, je me rappelle de Pablo Helguera marchant dans New York : il y avait une vraie excitation à partager une situation en temps réel à l’autre bout du monde. Même si Zoom ne permettra pas de s’embrasser à la fin, on pourra voir les performances et le public sera quand même « là ». Les artistes ont carte blanche dans le cadre du thème et du format défini et ensuite je découvre en direct leur travail[2]. Comme Godard qui réalise les films qu’il a envie de voir, je programme les lecture-actions auxquelles j’ai envie d’assister. La proposition de passer par l’application Zoom, afin de contourner l’impossibilité de se réunir physiquement, a été accueillie favorablement. C’est pour moi l’occasion de tester un nouveau format pour faire « bouger l’écriture ». L’idée est aussi de penser le dispositif du direct et son rapport à l’intimité afin de le détourner ou d’en expérimenter les possibilités plastiques. Toutes les applications du type Zoom permettent de partager un environnement choisi, on peut passer facilement de l’extérieur (rues, jardin, centre commercial) à l’intérieur (salon, chambre, cuisine) dans le même « plan séquence » et travailler ainsi des cadres inédits dans des situations inhabituelles. En ce qui concerne les films programmés, ils seront diffusés sur la chaîne YouTube des écritures bougées les dimanches 28 juin et 5 juillet.

Célébration, Caroline Lion et Jonathan Foussadier, dans le cadre du cycle Continuité-Dispersion, CAC la Traverse, Alfortville, 9 février 2018.

[1] Qu’est-ce que je veux dire ? Euh. Qu’est-ce que je peux dire ? J’sais pas quoi dire, Librairie A Balzac A Rodin, Paris, 10.11– 8.12. 2017, commissariat : Caroline Kervern & Aziyadé Baudouin-Talec.

[2] Les lectures-actions auront lieu les samedis 27 juin et 4 juillet sur Zoom à 18h00 et sur la chaîne YouTube des écritures bougées les dimanche 28 juin et 5 juillet à la même heure.

Les soirées en direct sur Zoom dureront 60 minutes chacune, huit à neuf artistes y participent.
Rdv samedi 27 juin 2020 à 18h : https://us02web.zoom.us/j/89536126111 samedi 4 juillet 2020 à 18h : https://us02web.zoom.us/j/84531960140

Les soirées sur la chaîne YouTube des écritures bougées https://www.youtube.com/watch?v=YSh0PVWqpP4 programmées le dimanche 28 juin & le dimanche 5 juillet dureront entre 35 et 60 minutes chacune, entre quatre et cinq artistes y présentent leur film à 18h.

Image en une : Repas de famille, Laurent Lacotte, Pablo Cavero, Magda Kachouche, Alicia Zaton, Noémie Monier, Les nourritures criées, Samedi 18 Mai 2019, Zoo Galerie (en collaboration avec la maison de la poésie, Nantes).

  • Partage : ,
  • Du même auteur :

articles liés

Ulla von Brandenburg

par Vanessa Morisset

Diane Guyot de Saint-Michel

par Anysia Troin-Guis

Etel Adnan

par Patrice Joly