Entretien avec Bertille Bak

par Septembre Tiberghien

À la suite de la résidence qu’elle a effectuée au Grand Café à Saint-Nazaire de 2012 à 2014, Bertille Bak inaugurait début juin son exposition intitulée Le Tour de Babel. Nous nous sommes entretenus à cette occasion sur l’influence du contexte d’accueil de la communauté abordée sur son processus de création, qui différencie ce projet des précédents. L’exposition témoigne du jeu de cache-cache qui s’est instauré entre l’artiste et les « invisibles », ces marins qui trime jour et nuit à bord des paquebots dans des conditions à la limite de l’esclavage. Tout aussi poétique que ces films antérieurs, dont on retrouve quelques exemples dans l’exposition, Le Tour de Babel est sans doute celui qui porte le plus à réflexion, de part la complexité de sa mise en scène, qui fait se juxtaposer plusieurs univers et l’absence apparente de révolte de ces travailleurs. Cependant, si le constat de l’artiste demeure mitigé, il n’en est pas moins critique.


Septembre Tiberghien : Comment a débuté le projet à Saint-Nazaire, est-ce toi qui as contacté le Grand Café ou était-ce une invitation ?

Bertille Bak : C’était une invitation de Sophie Legrandjacques [la directrice du Grand Café, ndlr] il y a presque deux ans, maintenant. Je suis venue par intermittence et suis restée en tout environ sept mois sur le territoire. En même temps, j’ai mené un autre projet en Alsace, qui a chevauché celui-ci [cf. exposition Bestiaire à la galerie Xippas, Paris du 3 mai au 7 juin, ndlr].

Ce projet est assez différent par rapport à tes précédents travaux. Tu n’as pas pu t’inscrire complètement dans la communauté comme tu le fais d’habitude. Était-ce frustrant pour toi ?

B.B : Oui, c’était la première fois que je vivais une relation à distance avec mon sujet, mais c’était important pour moi de représenter cette absence. C’est la première fois où j’ai eu autant d’embuches : il était impossible d’entrer sur les chantiers pour rencontrer les ouvriers ainsi que d’approcher les marins en activité sur les paquebots. Il a donc fallu reconstituer ces univers, à partir de collectes d’informations pour finalement tout remonter dans le film [Le tour de Babel, 2014]. C’est une autre façon de travailler, c’est la première fois que je me confronte de si près au monde du travail, les règles ne sont forcément pas les mêmes.

Toutes ces embuches ont donc modifié ta façon de procéder, ton mode opératoire.

B.B : Oui, j’ai dû m’adapter et c’est très bien ! Je m’attaquais quand même à un monstre, le paquebot. Il s’agissait d’en faire le tour, en évoquant les groupes qui occupent ou participent à la construction de ces villes flottantes. Il ne s’agissait pas de vivre avec un petit cercle d ‘individus afin d’en définir les contours comme dans mes précédents projets mais d’observer toutes ces foules, ces masses distinctes qui se croisent sur un même espace.
Le film parle plus des invisibles, de tous ces gens que je n’ai pas pu attraper. Sur les chantiers, ils avaient peur de l’image que l’on pouvait donner de leurs travailleurs, tandis que sur les bateaux, c’était impossible d’approcher les marins durant leur service, qui dure de douze à quatorze heures, ils sont surveillés à l’extrême. Finalement, il n’y a que les touristes qui se prêtaient volontiers au jeu ! J’ai été assez étonnée par la vie que mènent les touristes sur les bateaux de croisières. Le temps est rythmé par des activités de toute sorte, il y a un programme très défini pour chaque jour, ils sont totalement pris en charge du lever au coucher, les escales dans différents pays ne sont qu’un détail insignifiant dans cette consommation de divertissements à outrance. Finalement, il n’y a pas beaucoup de liberté pour eux non plus, ils ont du penser que mon projet était une nouvelle activité touristique.
Le mode opératoire est bien différent puisqu’il n’y a pas une construction de la vidéo en collaboration totale avec les personnes rencontrées, mais cet investissement se retrouve dans les objets annexes à la vidéo (c.f. Les complaisants).

Bertille Bak, Vue de l’exposition Le tour de Babel. Au premier plan Les complaisants, 2014  série de 35 marqueteries de cheveux. Au second plan, Le tour de Babel, 2014, vidéo couleur. Production Le Grand Café – centre d’art contemporain, Saint-Nazaire Courtesy galerie Xippas, Paris. © Marc Domage

Bertille Bak, Vue de l’exposition Le tour de Babel. Au premier plan Les complaisants, 2014 série de 35 marqueteries de cheveux. Au second plan, Le tour de Babel, 2014, vidéo couleur. Production Le Grand Café – centre d’art contemporain, Saint-Nazaire Courtesy galerie Xippas, Paris. © Marc Domage

Généralement, tu prends part aux révoltes et aux luttes sociales des communautés que tu approches, mais ici, on ne sent pas cette implication, cet appel à la résistance. Pourquoi donc ?

B.B : C’est vrai que lorsque je vais à la rencontre d’un groupe je souhaite entendre leurs revendications, leurs luttes. Les conditions de travail de l’équipage d’un paquebot sont scandaleuses, mais ces marins m’ont tous dit qu’ils gagnaient bien plus sur les bateaux que s’ils faisaient n’importe quel autre petit boulot dans leur pays. Alors, ils acceptent leur sort sans mot dire. C’est ce dont ils ont témoigné et mon but n’est alors pas de modifier la réalité pour inventer une révolte qui n’existe pas, ni d’aller à l’encontre de ce qu’ils pensent. Tout est alors plus suggéré et distancié que dans mes précédents projets.

Je trouve qu’il y a souvent dans ton travail une mise à distance entre la vie au sein de la communauté dans laquelle tu t’immerges et le résultat final, les œuvres qui en découlent. Comment envisages-tu cet écart ?

B.B : Je me permets toujours d’utiliser la fiction pour dire une « vérité », c’est quelque chose qui revient dans tous mes projets. Pouvoir mentir pour mieux cibler des détails de situation. Je ne fais pas du documentaire. Il est souvent question de constats assez tristes, de situations de vies révoltantes. Je ne veux pas non plus tomber dans le misérabilisme, d’autant plus que ces situations difficiles ne représentent pas toute la vie de ces gens. Je ne veux pas pointer du doigt que les problèmes, chaque vie est faite de plusieurs scénarios. Je préfère les englober dans quelque chose de plus large, de plus léger. En fait, je fais des vidéos légères !

C’est sans doute aussi la fonction des digressions poétiques, que d’alléger le tout. J’ai aussi l’impression que tu cherches sans cesse à démultiplier les points de vue, à montrer les différentes facettes de tes sujets. Il n’y a pas qu’une, mais plusieurs trames narratives.

B.B : Oui, ça fusionne. On passe d’un monde à l’autre. D’ailleurs, je le trouve chargé ce film, à l’image des paquebots. Mes vidéos ne sont jamais des procès, même si je ne vais jamais vers un groupe au hasard et qu’il y a toujours une intention de pointer du doigt certaines absurdités, je tente de rester neutre dans la construction du récit, ce que permet cette multiplicité d’histoires. Le spectateur se retrouve devant une vidéo plus ou moins divertissante où court en filigrane quelques réalités désobligeantes, il en tirera ses propres conclusions, je ne lui impose pas ma pensée.

Bertille Bak, La marée mise à nue par ses célibataires, même, 2014. Installation en collaboration avec Charles-Henry Fertin. Ensemble mécanique, ordinateur, rideaux en plastique, polaroïd. Production Le Grand Café, centre d’art contemporain, Saint-Nazaire Courtesy de l’artiste et galerie Xippas, Paris. © Marc Domage

Bertille Bak, La marée mise à nue par ses célibataires, même, 2014. Installation en collaboration avec Charles-Henry Fertin. Ensemble mécanique, ordinateur, rideaux en plastique, polaroïd. Production Le Grand Café, centre d’art contemporain, Saint-Nazaire Courtesy de l’artiste et galerie Xippas, Paris. © Marc Domage

J’ai été surprise par ce rapport à l’architecture et au changement d’échelle dans le film. Il y a ces petites cellules d’habitation qui sont progressivement obstruées et puis les habitations miniatures révélées derrière les rideaux, au début du film. Tous ces changements d’échelle parlent finalement du rapport de l’individu à la collectivité.

B.B : Il est pour une fois plus question d’espace que de portrait. L’espace gigantesque du bateau, l’espace kitsch de la salle de danse, les espaces-maquettes des décorateurs de paquebots, l’espace ridicule des cabines de l’équipage, les espaces intérieurs des familles de marins, les espaces en construction… On passe continuellement de l’un à l’autre. Les rapports d’échelles, entre la miniature, l’espace réel et l’espace démesuré sont flous.
Il s’agit alors de déplacements de foules au sein de petits espaces cloisonnés mais démultipliés, l’impression de grandeur et de restriction à la fois.

Parfois de façon métaphorique même, sans que les transitions soient données à voir visuellement. Elles sont d’ailleurs souvent suggérées par le son, qui est très important dans le film. Comme dans cette scène où le groom ouvre et referme la porte, toujours la même, mais où l’on entend des bruits différents provenant de l’intérieur, relatifs aux différentes activités qui s’y déroulent. C’est en quelque sorte l’envers du décor que tu nous donnes à voir et à entendre.

B.B : Suggérer des espaces sans qu’ils ne soient vus. L’outrance, la démesure, cette profusion de faux luxe étouffant, de stimulation permanente du client, le son permet de le dire sans forcément le montrer. Il s’agit aussi de trouver des subterfuges pour montrer des espaces qui me sont interdits. Il y a aussi toutes les vidéos des femmes de marins montrant l’intérieur de leur appartement sur skype, que j’ai pu voir lorsque je travaillais au Seamen’s club (Marine Accueil Loire), là où les marins se réunissent lorsqu’ils sont en escale à Saint-Nazaire, pour communiquer avec leur famille à l’étranger. Mais je n’ai finalement pas beaucoup utilisé ce matériau, cet envers de leur vie de travail.

Malgré la distance, il semble qu’il y ait tout de même une intimité qui se soit tissée entre les marins et toi. Je pense notamment au fait qu’ils t’ont envoyé leurs cheveux, avec lesquels tu as réalisé de petites marqueteries représentant les drapeaux des différents pavillons [Les complaisants, 2014]. Ou encore aux images « coquines » récoltées dans les couchettes des marins et qui se dévoilent rythmiquement au gré de l’arrivée des bateaux dans le port, dans la pièce La marée mise à nue par ses célibataires, même.

B.B : Le Sea men’s club m’a permis d’avoir une bonne connaissance des droits des marins notamment, de leurs conditions de vie ou des dérives que permettent les pavillons de complaisance. Par exemple, j’y ai rencontré de nombreux travailleurs de toutes nationalités.
J’ai pu nouer une relation plus forte avec les marins des bateaux de croisière construits à Saint-Nazaire, car l’équipage reste environ un mois à quai avant de prendre la mer, tandis que les cargos ne sont en escale qu’une ou deux soirées. Je suis restée en contact avec eux grâce à des relations épistolaires. J’ai aussi passé 9 jours à bord d’un bateau, le temps d’une traversée « classique ». C’est à ce moment que j’ai récolté les images de femmes nues ornant les cabines ce qui a mené à la réalisation d’une pièce en collaboration avec Charles-Henry Fertin (La marée mise à nue par ses célibataires, même). Je me suis également intéressée à un travail manuel aujourd’hui daté que les marins confectionnaient durant leurs longs mois de traversée. Ils se servaient de leur chevelure comme matière première pour la réalisation de marqueteries.
Durant 1 an, j’ai demandé aux marins rencontrés s’ils pouvaient me céder une mèche de leur chevelure et c’est à partir de ces mèches que j’ai réalisé, telle la marqueterie marine d’antan, les drapeaux des pavillons de complaisance. J’ai marqueté pendant tous ces mois avec leurs propres cheveux, ces images de pavillons qui les mènent à leur propre perte.


Le tour de Babel au Grand Café, expositions de Bertille Bak, du 6 juin au 31 août 2014.

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