Edith Dekyndt

par Alexandra Fau

Mer sans rivages, MASC, Les Sables d’Olonne, 16.10.2016—15.01.2017

Edith Dekyndt convoque une pensée nomade, d’humeur vagabonde. Son travail s’élabore le temps d’une résidence ici ou ailleurs. C’est entre le Brésil et les Sables d’Olonne qu’elle donne corps au projet Mer sans rivages à l’invitation du MASC et du Frac des Pays de la Loire. Entre les deux, un abîme ou plutôt une étendue, la mer des Sargasses où tout converge. L’artiste belge se dit fascinée par le phénomène naturel exceptionnel qui s’y produit. Dans la seule mer au monde sans côtes, la rencontre de courants chauds qui se meuvent dans le sens des aiguilles d’une montre, au-dessus de flux plus froids venus des profondeurs atlantiques, forme une couche unifiée en surface. Dans sa vidéo Provisory Object 02 réalisée à Churchill au Canada, par -20°C – ce détail a son importance – l’artiste reproduit au creux de ses mains semblable phénomène. Loin d’être incolore, l’eau se pare de multiples variations et irisations. Chez Edith Dekyndt, « l’eau imaginaire est à son degré maximum d’intensité1 ».

Édith Dekyndt, Ciprium (Oxidized), 2013. Feuilles de cuivre oxydées sur toile de coton, 70 x 120 cm. Courtesy galerie Greta Meert, Bruxelles

Son œuvre se fait le creuset de référents infinis et déterritorialisés, matériaux premiers de sa recherche. C’est à partir de ces éléments en prise avec un environnement concret (culture locale, folklore, place des femmes dans les sociétés, croyances vaudous, rites et coutumes) que se décante l’œuvre. Edith Dekyndt rassemble des données diverses comme l’ancienne technique de glaçage servant autrefois aux sablaises à rigidifier les dentelles. Lors de son étude de terrain, elle prend des notes photographiques compilées dans le catalogue de l’exposition, des poignées de porte piquées par le sel. Dans ses toiles, Edith Dekyndt retrouve ces effets d’usure et d’oxydation de la matière sous les embruns. Au gré des investigations, elle collecte et rapporte mille et un récits comme le faisait Michel Leiris dans le journal de bord (L’Afrique fantôme, 1934) qui accompagnait l’expédition menée aux côtés de l’ethnographe Marcel Griaule. C’est un voyage, une errance ouverte. Et soudain, le vent se lève. Les éléments épars se rassemblent. Il peut arriver que le résultat soit vain. C’est le risque à prendre pour assister à une apparition quasi magique.

Édith Dekyndt, Strange Fruits, 2016. Courtesy galerie Greta Meert, Bruxelles

Les peintures de la série intitulée Solitarium ont la peau tendue comme les voiles d’un bateau sous l’effet d’un fort vent. Réduite à la seule couche de son glacis, l’œuvre s’apprête si ce n’est déjà fait à éclater sous nos yeux. Waterspout laisse apparaître en transparence les contours du cadre. La couleur varie selon les craquelures et le vide entre le mur et la partie supérieure de la toile boursouflée. Cette série fait écho à l’expérience du Vendée Globe, peut-être pas celle du marin disputant la course mais celle d’un contemplateur. Edith Dekyndt a intégré dans son accrochage un tableau de la collection du MASC de Paul Emile Pajot, fils de marin pêcheur et portraitiste de bateaux. D’une autre génération, et sans doute plus détaché du rapport productif qu’entretenait son père avec la mer, Paul Emile Pajot s’émerveille de la surface changeante de la mer soumise aux effets de la lumière, de l’air et du vent. Edith Dekyndt se reconnaît dans cette attention sensible aux mouvements de la nature. Depuis les années 90, elle expérimente les possibilités des matériaux les plus ordinaires, tels que le sucre et la résine pour la série Solitarium, le cuivre depuis sa rétrospective au Wiels de Bruxelles, la caséine, le vin ou le sang testés au Consortium. Mais réduire son œuvre à ses éléments constitutifs, à savoir la saumure des marais-salants ou la résine utilisée dans la construction de bateaux serait par trop réducteur. Son œuvre relève plutôt d’une secrète alchimie, faisant naître en toute humilité des œuvres dans des conditions bien spécifiques.

Édith Dekyndt, Costanza, 2016. Ballon gonflé d’air et d’hélium. Diamètre : 120 cm. Courtesy galerie Greta Meert, Bruxelles

Costanza (2016) pourrait être le gros ballon bleu que la figure allégorique de la fortune ou de l’inconstance tient avec l’aide des enfants dans le tableau du peintre vénitien Giovanni Bellini, échappé de la toile. Regonflée à l’hélium chaque matin, la bulle céleste poursuit sa course en solitaire dans le grand hall de la Croisée du MASC avant de se dégonfler en fin de journée. Est-ce la constance d’un phénomène quotidien, répété mais sensiblement différent, que l’artiste souligne ou bien celle du spectateur attentif aux moindres mouvements de la pièce ?

À chaque fois, Edith Dekyndt fait naître ses œuvres dans un lieu précis mais son esprit vagabonde tout comme son corps. Par moments, elle s’arrête comme ces « nomades bien obligés de camper de temps en temps, parce qu’ils sentent le poids de leur corps2 » . Or, « qui s’enrichit s’alourdit. Cette eau riche de tant de reflets et de tant d’ombres est une eau lourde. C’est l’eau vraiment caractéristique de la métapoétique d’Edgar Poe ». Dans les combles du MASC sous la charpente de navire renversé, les bruits de la vidéo Usedom (2007) convoquent une atmosphère de fonds de cale angoissante qui fait resurgir le passé de la traite négrière. La projection renversée de la mer (à la verticale) déstabilise le spectateur, qui « prend la mesure de l’écart entre ce qu’il voit et ce qu’il sait et s’étonne du rapport de proximité entre figuration et abstraction. »

1Gaston Bachelard, L’eau et les rêves, 1942, p. 70.

2 Wilém Flusser, La civilisation des médias, Circé, 2006, p. 136.

3 Gaston Bachelard, L’eau et les rêves, 1942, p. 70.

4 extrait du dossier de presse.

(Image en une : Édith Dekyndt, Usedom. Vue de l’exposition aux Sables d’Olonne. Photo : Rebecca Fanuele.)


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