Douglas Gordon, I had nowhere to go

par Ingrid Luquet-Gad

2016, 100′ / Présenté au Festival International du Film de Locarno, du 3 au 13 août

Comment parler des films que l’on a pas vus ? On pourrait sans peine imaginer qu’il s’agisse là de l’un des titres de la prochaines rentrée littéraire, commis par l’expert ès écritures apophatiques Pierre Bayard, à l’actif duquel on compté déjà Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? (2007) et Comment parler des lieux où l’on n’a pas été ? (2012). Pas sûr qu’un tel opus vaille son pesant d’encre en revanche, puisque bien trop de critiques, journalistes et écrivaillons de tout poil sont d’ores et déjà passés maîtres dans l’exercice — sans avoir eu pour cela besoin d’un manuel pour leur en fournir la recette. La faute notamment aux calendriers de publication qui exigent à l’article de paraître en même temps que l’ouverture de l’exposition ou de la sortie en salle du film dont il est censé rendre compte, propulsant alors le critique dans le cercle infernal de la communication qui communique sur le fait de communiquer.

Au Festival international du film de Locarno cette année, du 3 au 13 août, se tiendra la première du film I had nowhere to go, dirigé par Douglas Gordon, adapté d’un roman autobiographique de Jonas Mekas. Né en 1922, figure de proue du cinéma expérimental américain, celui-ci condense à lui seul tout un pan de l’histoire du XXe siècle. Histoire mondiale et personnelle, trajectoire intime et élaborations plastiques se retrouvent inextricablement mêlés. En 1944, Jonas Mekas fuit sa Lituanie natale ravagée par la guerre. Intercepté par les allemands, il passera huit mois en camp de travail dans la banlieue de Hambourg. Libéré à la fin de la guerre, il étudiera d’abord la philosophie avant d’émigrer aux États-Unis en 1949. Là, il s’installera à Williamsburg à Brooklyn – un quartier qu’il ne quittera plus. Très vite, Mekas fait l’acquisition de sa première caméra 16mm, au moyen de laquelle il commence à enregistrer sa vie par bobines entières. La vidéo, le cinéma, il y vient donc par la vie quotidienne, comme d’autres tiennent un journal. Dès le début des années 1950, Jonas Mekas se lance dans la réalisation de films, avec notamment un passage par la Factory warholienne, mais aussi dans l’écriture, officiant comme rédacteur en chef de Film Culture mais aussi chroniqueur, ici aussi sous la forme du journal intime, pour les pages cinéma de The Village Voice. À cela s’ajoutera, une décennie plus tard, la fondation de l’Anthology Film Archives, à New York toujours, l’une des plus grandes collections de films d’avant-garde, comprenant un musée, une librairie et une salle de projection.

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Depuis, on l’avait laissé en 2001 sur As I Was Moving Ahead, Ocasionnally I saw Brief Glimpses of Beauty, un journal intime filmé de cinq heures assemblé à partir de rushes de plus de cinquante années de documentation scrupuleuse de sa vie. À Locarno, c’est avec l’artiste écossais Douglas Gordon, souvent associé sous nos latitude à la mouvance de l’esthétique relationnelle, qu’il a choisi de faire équipe. Ce nouveau film, on ne l’a pas vu. Et pourtant, il ne semble pour une fois pas forcément abusif d’y apposer des mots avant d’en avoir expérimenté les images. Car Douglas Gordon a choisi de faire un film incantatoire, sans images ou presque. Comme une manière de convoquer par la parole l’irreprésentable de la migration, cet événement pivot autour duquel Jonas Mekas n’aura eu de cesse de tourner, accumulant les bobines et les angles d’attaque. Lorsqu’il évoque la genèse du film, Douglas Gordon s’attarde sur l’une de ses propres œuvres, réalisée en 1996, et l’une des plus chargées de sens à ses yeux. Pas une œuvre vidéo, mais l’inscription en lettres blanches sur la façade de la Kunsthalle de Vienne en Autriche de la phrase « RAISE THE DEAD » (« réveillez les morts »). Une phrase en apparence banale, où se donne pourtant à lire, selon lui, l’antagonisme par excellence des valeurs du XXe siècle, réfutant par son paganisme les fondements rationnels sur lesquels ont été érigées les villes modernistes.

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Deux décennies plus tard, I had nowhere to go est un appel à réveiller les images, à les faire se dresser depuis le néant d’un écran en majeure partie laissé noir. Pour aider le regardeur à ce faire, Douglas Gordon fait parler Jonas Mekas de ses images. Et forcément donc, de sa vie : « Il n’avait nulle part où aller. Regardez où nous en sommes à présent. Il y a des centaines de milliers de personnes qui n’ont nulle part où aller. Voilà pourquoi le film est puissant, à mon sens. Surtout s’il est visionné dans le noir. Vous écoutez une voix, et cette voix décrit le sentiment d’être dans le noir et d’avoir nulle part où aller. Et je pense qu’il s’agit là d’une manière radicale de rendre présents les gens au cinéma, parce qu’ils n’ont rien à quoi se raccrocher à part le son, et à peine l’image. La voix raconte une belle histoire de survie. Il n’avait nulle part où aller, mais y a quand même été ». Parler d’un tel film, même en l’ayant vu, ne mènerait sans doute pas à grand chose de plus qu’une évocation a priori, à moins de se lancer soi-même, à la suite de Mekas, dans une entreprise de « parler autour » voire de « filmer autour ». On comprend combien une telle tâche est l’œuvre de toute une vie : plutôt que d’écrire sur, se laisser contaminer.

 

 

 

 

 

 


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