Dialogue sur l’art et la politique

par Antoine Bonnet

Édouard Louis, Ken Loach, Editions PUF, Collection « Des mots », 2021

Dans un court entretien, le cinéaste anglais et l’écrivain français nous livrent leurs questionnements sur la valeur du travail, la violence en politique, la gauche, ou encore l’art. Deux générations, deux pratiques, deux pays différents mais aussi deux approches politiques à la fois similaires et opposées, deux horizons communs pour des chemins différents : Édouard Louis et Ken Loach voltigent tout au long de cet entretien.

Là où Ken Loach filme des travailleurs écrasés par le néo-libéralisme dans Sorry We Missed You et qu’il défend une approche « sécuritaire » du monde professionnel, malmené par les politiques de dérégulation et d’atomisation, Édouard Louis boxe la valeur-travail et le mythe ouvrier en vomissant cet asservissement qui « a tué son père ». Ce dialogue donne l’impression que les progressistes se doivent de choisir entre deux maux : un travail d’usine collectif et solidaire mais qui broie les corps ou un travail atomisé, individualisé, type Uber, d’où émerge une certaine liberté mal payée. La gauche en serait-elle réduite à n’espérer plus qu’un moindre mal ? Face au monde du travail actuel, devenu « marché », où le travailleur n’est qu’un pion, celle-ci serait-elle désormais nostalgique de ce travail à la chaîne – pourtant avilissant et criminel, mais collectif et solidaire – qu’elle a combattu durant des décennies ?

Ken Loach : « Un travail permet de rester engagé dans la société. Ça permet de contribuer à cette société. » (p. 18)

Face à la communauté des luttes syndicales et solidaires, Édouard Louis veut recréer des communautés nouvelles, par les nouvelles technologies notamment, pour « avoir le droit de quitter ou de rejeter sa communauté » (p. 22). Deux approches distinctes selon que vous êtes dans la norme – ou non – de cette communauté, le concept sociologique d’inclusion, non prononcé, plane sur ce dialogue.

Là où Ken Loach et Édouard Louis semblent se rejoindre, c’est sur l’empathie. Le cinéma de Loach, qui « rend visible », prend racine dans une empathie solidaire : montrer les inégalités, montrer les injustices et les révoltes (on pense à Ladybird ou My Name is Joe). Édouard Louis défend quant à lui une esthétique qui transcende l’empathie pour établir un art de la confrontation. Il pose ainsi dans la discussion les questions de l’existence même et de la possibilité de cette esthétique de la confrontation. Un art dissensuel et vital.

Car, dans un deuxième temps, la discussion va tourner autour du rôle de l’art, de l’artiste face aux injustices du monde actuel. La « méfiance » vis-à-vis de l’art que prône l’écrivain répond à un « besoin d’art » qui semble caractéristique du monde culturel bourgeois. Pourfendant un establishment culturel, Loach et Louis n’essentialisent-ils pas un art élitiste ? Faire des œuvres « populaires » de qualité ou démocratiser l’accès aux œuvres complexes, comme tente de le faire Loach avec ses projections dans des lycées, l’ascenseur culturel semble ainsi faire des « va-et-vient » dans les classes culturelles.

Malgré des questions de l’intervieweur parfois peu pertinentes au vu des enjeux du débat, le livre nous offre l’heureux affrontement entre un Édouard Louis sartrien, pour qui la lutte, la confrontation et le dissensus semblent structurer la société et un Ken Loach à la recherche d’un récit émancipateur. Pourtant, ce dialogue répond à moins de questions qu’il n’en pose pour la gauche post-bourdieusienne, en grande difficulté en Europe.


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